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CASE DE GAULLE: QUAND L’EX-AMBASSADEUR RAYMOND CESAIRE CULBUTE L’HISTOIRE RÉCENTE!

CASE DE GAULLE: QUAND L’EX-AMBASSADEUR RAYMOND CESAIRE CULBUTE L’HISTOIRE RÉCENTE!

 

  • Par  FELIX BANKOUNDA MPELE

« L’histoire nous a appris à nous méfier de la générosité des puissants » (Tahar Ben Jelloum, sociologue et écrivain marocain, in Le Monde des Débats)

Vingt ans après l’un des plus sanglants coups d’État d’Afrique (Migs 21 à l’appui) ayant entraîné pas moins de dix mille morts, un peu plus d’un an après le dernier et double braquage référendo-constitutionnel et électoral de Sassou-Nguesso – sans préjudice de morts non plus –, et au moment où se perpétue un nouvel épisode de sang dans le Pool, l’ancien ambassadeur de France au Congo au moment de la débâcle humaine et démocratique de 1997, Raymond Césaire, refait surface ! Pas pour présenter des excuses ou regrets comme on le penserait a priori ! Bien au contraire. Il se résout, non sans cynisme, à publier ses souvenirs et soutenir, à la fois et de façon subtile, outre que l’intervention de l’armée angolaise est un fait divers, que l’icône nationale et historique du pillage et du crime, Sassou-Nguesso, trente-trois ans cumulés au pouvoir aujourd’hui, n’y est pour rien (ou presque) et que, par ailleurs, l’Afrique, le Congo en l’occurrence, reste imperméable à la démocratie et ne mérite que l’aumône !

 Déni de la démocratie initiée et défense de l’aumône pour l’Afrique, telles sont les deux idées majeures soutenues dans « Six mois de crise au Congo Brazzaville : juin-décembre 1997 », un article, ou plutôt un récit publié le 14 mai 2017, dans la Revue Géopolitique, par Raymond Césaire, ambassadeur de France au Congo durant la période la plus triste et barbare de l’histoire post-coloniale de ce pays jusque-là.

En réalité, il ne s’agit pas là de thèses autonomes ou nouvelles. Les observateurs assez avertis des rapports franco-africains se rappelleront que celles-ci rejoignent, grosso modo, les positions défendues, pendant la même période, notamment par l’éphémère et ex-ministre de la Coopération sous la deuxième cohabitation française, Michel Roussin, poulain de Jacques Chirac, lui-même grand orfèvre en la matière. Ce ministre, auteur d’un assez équivoque ouvrage, Afrique majeure, (Ed. France-Empire, 1998), et en pleine crise du Congo justement, explique et résume de façon suivante la conception dominante du moment : « Une de nos erreurs a été, en 1990, de conditionner notre aide à une application stricte [!] de nos règles démocratiques au lieu de privilégier la notion d’État de droit et le consensus » (Le Monde, 28 juin 1997), et qu’ainsi, « Nous avons donc essayé de prendre des distances avec le discours de La Baule » (Afrique majeure, p.123).

Le déni de la démocratie naissante, et donc du droit et de l’objectivité, imprègne tout le récit de l’ancien ambassadeur. Au point que, s’il n’était pas en service commandé, s’il n’exécutait pas des ordres comme tout ambassadeur, s’il n’était pas le défenseur d’un ordre séculaire et éternellement vilain, l’on se demanderait s’il connaissait le pays dans lequel il officiait : outre qu’il fait table rase du passé pour le moins ripou et criminel de son protégé pourtant solennellement mis en évidence par la grande Conférence nationale congolaise de 1991, il laisse également l’impression de ne connaître ni la Constitution d’alors, ni les institutions et, surtout, l’histoire politique du Congo que sa loi fondamentale, la première à réunir les meilleures et objectives conditions d’adoption et de démocratie, rappelle pourtant dès le préambule pour en souligner la portée : « Le coup d’État s’est inscrit dans l’histoire politique du Congo comme seul moyen d’accéder au pouvoir et a annihilé l’espoir d’une vie véritablement démocratique ». Pour cela, le préambule de cette loi suprême préconise « le droit et l’obligation de tout citoyen de résister par la désobéissance civile, à défaut d’autre recours, à quiconque entreprendrait de renverser le régime constitutionnel, de prendre le pouvoir par un coup d’État ou de l’exercer de manière tyrannique ».

Tout juriste expert en la matière, ou toute personne assez futée, aura compris par là que moins qu’une disposition constitutionnelle ordinaire, ce mécanisme et son but, principes essentiels de la société politique alors, relèvent, si ce n’est de la supra-constitutionnalité (assez controversée), au moins du fameux « noyau dur » de la Constitution, insusceptibles d’être remis en cause par aucune des autorités constituées. Mieux, qu’il est impératif pour tout congolais de sauvegarder l’ordre démocratique prioritairement à toute autre disposition.

Sans doute peut-on gloser sur la portée, l’efficacité du mécanisme énoncé ! Au moins révèle-t-il que le commun des Congolais, les nouveaux élus de surcroît, instruits par l’histoire, et à l’orée d’un système forcément en rodage, se doutaient de la plausibilité d’un coup d’État (F. Bankounda, Le droit de résistance à l’oppression, droit fondamental dans les pays d’Afrique noire francophone?, in Pierre Pactet, dir., Le juge de l’Administration et les droits fondamentaux dans l’espace francophone, Bruxelles, Bruylant, 1999).

La méconnaissance de cette réalité par Son excellence est si énorme, que l’on ne peut ne pas manquer de penser à du mépris ! Une attitude qui n’est pas non plus une nouveauté auprès d’une catégorie de personnes, d’un courant qu’illustre bien Monsieur l’ambassadeur, avec quelque subtilité : « La démocratie, pas plus en Afrique qu’ailleurs, et surtout lorsqu’elle est davantage formelle que réelle, n’est pas une panacée » ! Chacun aura ainsi compris la familiarité du discours de Monsieur l’ambassadeur avec celui de Jacques Chirac en 1990 à Abidjan, et les écrits de Michel Roussin, dont on se rappellera qu’ils n’avaient pas manqué de faire réagir le Nobel africain de Littérature, Wole Soyinka« On a souvent coutume de dire que l’Afrique n’est pas prête pour la démocratie. Je m’interroge: a-t-elle jamais été prête pour la dictature ?»

Ainsi, à partir du moment où ces éléments objectifs sont ignorés par Son excellence, et que les textes ne veulent absolument rien dire, la porte était largement ouverte à des falsifications et manipulations, au récit sélectif et subjectif ou, simplement, disons-le, à la bêtise que le requiem suivant de l’ambassadeur au ‘détalage’ du président Pascal Lissouba, à la fin du régime démocratique naissant, signifie bien : « Ainsi se terminait pour lui [Lissouba] une tragédie dont il avait été le principal responsable » !

L’aboutissement à une telle conclusion, mauvaise foi aidant, procède d’une lecture subtilement mais délibérément partiale des principales séquences de la crise congolaise, consistant, chaque fois, à minimiser le détail des faits accablants le protégé (Sassou-Nguesso), et au contraire en les zoomant ou sur-ajoutant quand il s’agit de l’autre partie (Lissouba), tout en voulant forcer l’impression d’équilibre ou d’impartialité !

Bien entendu, la qualification juridique des initiatives, revendications, et faits de SassouNguesso, et qui mettraient en évidence l’illégalité et l’illégitimité de ses comportements et ambitions, est totalement exclue du récit de Raymond Césaire ! Plus précisément et clairement, ledit coup d’État, une constante de la vie politique congolaise constitutionnellement rappelée, malgré la flagrance des faits, est introuvable dans son récit ! Ou, quand il est arrivé qu’il soit mentionné, est soigneusement mis entre guillemets pour bien signifier qu’il relève du discours du pouvoir et de ses relais, et que lui ne le conçoit pas comme tel!

Partant, si Raymond Césaire rappelle et souligne bien les origines de la grave crise en écrivant que « des violences avaient opposé en mai 1997 dans le nord du pays des militants Mbochis de l’ancien Président Sassou à ceux, Kuyus, de l’ancien Président et ex Premier Ministre M. Yhomby Opango », il en reste toutefois là, demeure très laconique ou évasif, et ne rend pas compte des circonstances. Celles-ci, connues de tous, font état des sbires du général Sassou se comportant en authentiques ‘pistoleros’, tirant pratiquement sur tout ce qui bouge, à l’occasion de sa visite à Owando, capitale régionale de La Cuvette ! Et, qu’en moins de quarante-huit heures, ils avaient ‘refroidi’ pas moins de dix personnes ! A posteriori, et le pouvoir conquis, le putschiste ne s’en cache d’ailleurs pas auprès des journalistes, l’année d’après : « Je n’ai pas hésité à faire tirer sur Owando, même si c’est un peu chez moi », dit-il, très décomplexé !(Jeune Afrique, numéro double, 1980-1981, du 22 décembre 1998 au 4 janvier 1999, p. 21).

Conséquence de l’épisode, puisqu’il s’agissait, selon les termes officiels du gouvernement ouvertement annoncés le 04 juin soir à la télévision nationale, d’interpeller les présumés auteurs des crimes, gardes du corps de l’ex-président Sassou et candidat à la présidentielle, rentrés à Brazzaville, retranchés dans sa résidence et indiscutablement sur-armés, l’ambassadeur récidive dans son laconisme, et au refus de qualification juridique des faits ! Non sans quelque insinuation : « sous prétexte d’une opération de simple police destinée à arrêter les responsables des violences du début mai, cinq ou six blindés entourèrent le 5 juin 1997 au matin la résidence de l’ancien Président Sassou, le feu se ralluma aussitôt avec une rare violence, montrant bien que chacun était non seulement sur ses gardes mais probablement prêt à en découdre » !

On l’aura noté, il éclipse totalement l’auteur et le détail de ladite « rare violence » qu’un journaliste français (Stephen Smith) qui avait précipitamment parlé de l’agression à la résidence du général-président dans son journal (Libération), corrige par la suite, une fois sur le terrain, à Brazzaville :  «  Si l’encerclement de la villa de Sassou ne fait pas de doute, on se demande tout de même comment cette opération a pu aussi lamentablement échouer. Les six blindés déployés n’ont jamais tiré ou, en tout cas, jamais touché. Aucune villa n’a reçu le moindre impact, pas même d’armes légères », (L’autre Afrique, juin 1997, n°5, p. 18) ! Le secrétaire général en personne du parti du général putschiste, Justin Lékoundzou, donne lui-même des précisions : «  L’un [des blindés] a été maîtrisé alors qu’il s’apprêtait canon baissé à faire feu. C’est de la légitime défense. Quelqu’un veut tirer sur vous, vous tirez le premier, il meurt. C’est comme au cinéma », (Jeune Afrique, n°1903, p.11)» ! Une légitime défense avec des lance-roquettes, tout de même ! À la prétention du général d’avoir été agressé, Bernard Kolélas précise encore qu’: « Il n’était pas à sa résidence et c’est le maire-élu de Brazzaville qui vous parle » !

Apparemment, selon l’ambassadeur, la réunion du 31 mai 1997, sous la houlette du directeur-général de l’Unesco, des acteurs politiques pour des élections pacifiées, suffisait à arrêter ou suspendre la procédure d’interpellation ! Et que de ne l’avoir pas ainsi admis, le président apparaît, selon lui, comme l’instigateur des violences ! Curieux !

Non moins surprenant, l’ambassadeur fait bien état du fait que « La partie nord de la ville et les casernes qui s’y trouvaient furent investies par les partenaires de l’ancien Président Sassou ou se rallièrent à lui… » ! Et non moins grave, « Tandis que la radio et la télévision gouvernementales entamaient une violente campagne pour dénoncer le coup d’État, une radio puis une télévision pirates baptisées « Radio Liberté » commencèrent à émettre au profit de l’ancien Président Sassou » !

Cependant il se refuse obstinément, une fois de plus, à en dire la signification, à caractériser ces graves faits! Alors que tous les observateurs, tous les médias internationaux du moment faisaient état d’un basculement vers la partition du pays en nord-sud! Puisque, parallèlement, les forces de Sassou-Nguesso s’étaient également lancées dans la conquête des principales capitales régionales du nord du pays. Une situation qui, au regard de l’histoire politique française sous la Cinquième République, fait naturellement penser à la très connue rébellion armée des généraux français en Algérie, en avril 1961, pour s’emparer du pouvoir dans ce pays, suite aux intentions du général de Gaulle de lui accorder l’indépendance, préludes aux accords d’Evian de 1962. Ainsi, le général de Gaulle usa des terribles pouvoirs exceptionnels de l’article 16 de la Constitution de 1958, autrement appelés par les spécialistes une dictature temporaire et légale, pour rétablir la situation. Si, de façon générale, la critique en France se fit sur la durée disproportionnée (près de six mois) alors que la rébellion avait été mâtée dans les quatre jours suivants, rares sont ceux qui contestèrent la légalité de ce recours à la ‘dictature temporaire’ mais constitutionnelle du président de la République, face à une situation institutionnelle, politique et territoriale largement détériorée ! D’ailleurs, pour bien moins grave que la situation décrite par l’ambassadeur, et au Congo même, l’été 1978 fut le prétexte d’un recours auxdits pouvoirs exceptionnels par la junte au pouvoir, dont la présidence tricéphale (Yhombi, Sassou, Ngoma) constituée après la mort de Marien Ngouabi, abusa allègrement (cf. F. Bankounda, Circonstances exceptionnelles et libertés publiques au Congo : l’État de crise du 14 août 1978, Revue Congolaise de Droit, 1988, numéro 4).

On l’aura compris, l’ambassadeur fait, grossièrement, du ‘deux poids deux mesures’ en minimisant les comportements de Sassou-Nguesso, et en ne disant pas comment ils sont, furent ou seraient traités partout ailleurs, et notamment en France.

Sans doute peut-on dire que formellement le président Lissouba n’en usa pas parce que, exceptionnellement, non prévus par la Constitution en vigueur (de 1992) en raison des abus occasionnés en 1978 par la junte sous la férule du Comité Militaire du Parti (CMP). Mais ne peut-on pas penser que cela dénote peut-être d’un réflexe premier de croyance à une solution négociée? Puisque c’est ce qui se fit !

En tirer alors, comme le fait l’ambassadeur, la conclusion que « le Président Lissouba commit une nouvelle erreur en s’abstenant de participer au dernier sommet des huit Chefs d’État les 14 et 15 septembre à Libreville… »; mais qu’en plus, « Non seulement il dépêcha M. Kolélas, chef d’un gouvernement formé la veille et davantage en quête de notoriété que capable de faire le poids face à M. Sassou pour le représenter, mais il tourna ostensiblement le dos à ses pairs en se rendant le jour même en visite à Kinshasa, Kampala et Kigali à la recherche de nouvelles alliances ou de fournitures militaires », cela apparaît plutôt peu crédible! Était de notoriété publique la vérité, avouée a posteriori par les putschistes, qu’ils n’initiaient ou ne s’empressaient à la négociation que quand ils étaient à cours de munitions : «Quand le général se rendit compte que l’on était à cours de munitions, il proposa le cessez-le feu», avoue son lieutenant et conseiller militaire de circonstance, le surnommé Général Giap (JeanMarie Tassoua), qui, dans la foulée et l’euphorie de la victoire, annonce que  ‘C’est depuis 1993 que le chef  m’avait demandé de se préparer à la résistance… armée ‘! (Le Figaro, 21 octobre 1997).

Alors que jusque-là l’ambassadeur avait renoncé ou prouvé son inaptitude à toute appréciation juridique, à la qualification juridique des faits lourdement accablants pour Sassou-Nguesso, promptement il s’érige en expert constitutionnaliste pour écrire, sans complexe aucun, de façon gratuite et péremptoire, que « Le Conseil Constitutionnel, qui avait été installé dans ses fonctions après le début de la crise, prit, le 19 juillet 1997, sa première et unique décision, celle de proroger indéfiniment le mandat du Président Lissouba. Sans base juridique sérieuse, cette décision était politiquement mauvaise puisqu’elle rendait plus difficile l’adoption par les parties d’une solution de compromis » ! Renversant !

Formellement, et parce qu’il ne pouvait en aller autrement, le Conseil constitutionnel, créé par une loi du 1er août 1994, et dont les neufs membres préalablement désignés avant le 5 juin (date du début de la crise) ne l’étaient pas (au contraire de la situation d’avant et d’aujourd’hui) par le président de la République (sauf le président de l’institution), déclare dans ladite décision que «l’absence d’un accord de paix constitue une menace permanente du processus électoral ». Et, il ajoute « qu’il ressort que le scrutin présidentiel ne peut se dérouler avant le 31 août 1997 [date de la fin du mandat du président Lissouba]». Que par conséquent, « il incombe au Gouvernement, en accord avec l’ensemble de la classe politique, de fixer la période de l’élection présidentielle » et, « qu’il s’en suit que le président de la République maintenu en fonction conserve l’ensemble de ses prérogatives constitutionnelles ».

En associant, par sa décision, « la classe politique » au processus électoral, la décision anticipait sur les risques éventuels de dérive autoritaire du Président, tandis qu’en maintenant le Président en fonction jusqu’aux élections, il ne faisait que répercuter le précédent déjà retenu pendant la Conférence nationale en 1991, selon lequel le président de la République, sauf empêchements connus et universels, ne peut remettre le pouvoir qu’à un président élu. Un précédent qui avait abouti au maintien de Sassou-Nguesso au pouvoir malgré sa perte évidente de légitimité, une première de l’histoire politique du Congo, et qui dénotait la construction d’un droit constitutionnel endogène, fondamental et autonome, pour conjurer les ruptures constitutionnelles chroniques et anticiper les coups de force ou d’État, du pouvoir ou de l’opposition.

Autrement dit, et clairement, cette décision du Conseil constitutionnel congolais du 19 juillet 1997, équilibrée et réaliste, assurait formellement de véritables gages démocratiques au regard autant du droit que des faits et comportements de l’histoire politique congolaise! La décision fut par ailleurs suivie par la nomination du principal opposant, ancien challenger du président élu à la dernière dernière élection présidentielle, et candidat déclaré aux élections à venir, Bernard Kolélas, au poste de Premier Ministre ! On chercherait en vain à comprendre la qualification de ‘sans base juridique sérieusedu juriste-constitutionnaliste improvisé !

Sans rentrer ici dans une démonstration technique et compliquée, et de toute façon superflue, en réalité, dans un contexte factuel ailleurs dit de circonstances exceptionnelles (quoique pas formellement consacrées comme telles stricto sensu par la Constitution), le Conseil constitutionnel, alors délivré de la rigidité de certaines formalités forcément assouplies (comme les conditions de la prestation de serment de ses membres avant entrée en fonction), s’illustra comme un protecteur essentiellement hardi de l’ordre légal, même si on pourrait au contraire lui reprocher d’être un protecteur excessivement circonspect de l’ordre politique dont le préambule de la Constitution lui imposait pourtant la défense, comme tous les citoyens et pouvoirs (cf. F. Bankounda, Vain sauvetage pour la démocratie : à propos de la décision du Conseil constitutionnel congolais du 19 juillet 1997, Communication, XXVIIIème congrès de l’IDEF, « Justice et Droits de l’Homme », avril 2003, Paris-Sénat).

Il intéresserait peut-être Son excellence de savoir que cette solution retenue par le juge constitutionnel en juillet 1997, et qu’il conteste, a été consacrée par le dernier chiffon constitutionnel du dictateur (article 65, alinéa 2), précipitamment et illégalement adopté le 25 octobre 2015, pour se pérenniser au pouvoir !

Son Excellence ne manque, par la suite, pas de chambouler la vie politique congolaise d’alors par l’affirmation de Bernard Kolélas comme «  troisième personnage du jeu politique local » ! Soit elle procède encore d’une méconnaissance des rapports de forces politiques réels, soit d’une parfaite manipulation ! Puisque toutes les consultations électorales et transparentes (Régionales, législatives, présidentielles) avaient non seulement consacré celui-ci et son parti comme le seul challenger de Pascal Lissouba mais, en plus, Raymond Césaire feint d’ignorer que SassouNguesso n’eut même pas l’honneur d’émerger du premier tour de l’unique présidentielle réellement disputée au suffrage universel de l’histoire politique du pays en 1992, et qu’avec le général André Kolingba du Centrafrique, ils furent les deux seuls présidents de l’Afrique francophone à subir la plus sévère sanction des urnes du ‘printemps africain’ des années 90!

Dès lors, reste une fois de plus surprenant que l’ambassadeur, à la suite d’ailleurs de Jacques Chirac, mette en exergue et fasse une lecture aussi simple « des prétentions toujours affichées de M. Sassou au poste de Premier Ministre puisqu’il avait déclenché la crise et tenu jusque là en échec le Président Lissouba » ! Renversant une fois de plus ! Il fallait donc, selon lui, valider officiellement l’indiscutable coup d’État, avec toutes les incohérences constitutionnelles et politiques que cela soulevait ! Le mépris décrit plus haut de l’histoire politique congolaise, de la Constitution et des institutions, par Monsieur l’ambassadeur, est tout résumé ici : alors que tous ces aspects imposaient formellement au président Lissouba de s’opposer au coup d’État, Raymond Césaire, sans craindre de valider « La fabrique des ‘barbouzes‘ »(Jean-Pierre BAT, Nouveau Monde Editions, 2017), lui reproche au contraire de ne pas avoir accepté le putschiste, battu dès le premier tour de la présidentielle, comme Premier ministre, parce qu’il a réussi à tuer des Congolais et à lui tenir tête ! Alors que le juge constitutionnel, rationnellement et de façon réaliste, recommande « au Gouvernement en accord avec l’ensemble de la classe politique de fixer la période de l’élection présidentielle », Son excellence, lui, fait l’éloge du coup d’État, de la jungle et de la barbarie! Et que de n’avoir pas accepté de valider le coup d’État, Lissouba a «été le principal responsable…de la tragédie congolaise »! 

Ainsi, Raymond Césaire, ambassadeur de France au Congo au moment de la grave crise congolaise, aura , de façon manifeste et incontestable, démontré – et la suite des événements le prouvent – le mépris de la légalité et de la légitimité pour l’Afrique quand cela n’arrange pas les intérêts connus ! Les observateurs avertis auront également noté la contradiction, la grande hypocrisie qu’illustre bien cette attitude avec le calibre discours solennellement martelé par le président Chirac une année auparavant à Brazzaville, le 18 juillet 1996, devant les deux chambres réunies du parlement congolais : 

« La démocratie exige le rejet de la solution trop facile, de la loi du plus fort et du recours à la violence…Parce que le monde a besoin d’une Afrique démocratique…Il faut en finir avec les coups, de force ou d’État, les putschs, les juntes, les pronunciamentos et toutes les manifestations de transition violente. Ces événements d’un autre âge sont, pour chacun de nous, une véritable humiliation. Pour les peuples, ils sont un retour en arrière. Pour le monde, ils sont une déception et l’alibi trop commode du désengagement »

 Chacun appréciera la cohérence de ces propos martelés, longuement applaudis par les parlementaires congolais réunis en congrès et répercutés dans toute l’Afrique, avec le récit de l’ex-ambassadeur, et la position des autorités françaises lors de la crise congolaise ! Sans pudeur aucune ni décence, deux petits mois après la grave crise et la conquête armée et sanglante du pouvoir, le putschiste est reçu de manière tonitruante par Jacques Chirac à l’Élysée, avant de l’être par Lionel Jospin…qui l’avaient auparavant et immédiatement reconnu comme « nouveau chef d’État » quelques deux jours après le coup d’État, par le biais de Hubert Vedrine et de Charles Josselin!

Seuls rares passages crédibles du récit de Son excellence, ceux relatifs à « l’ambiguïté » (un euphémisme de l’ambassadeur) de Bernard Kolélas, aussi bien sur cette grave période, que sur l’antériorité et les comportements postérieurs. Mais que, depuis et surtout, avec « Un général dans la tourmente. La guerre du 5 juin 1997» (L’Harmattan, 2009) du médecin et général Anselme Makoumbou-Nkouka, il n’y a plus ou presque lieu à scoop à cet égard! Y est révélé, par exemple, que début juin 1997, c’est-à-dire quelques jours avant le déclenchement de la guerre du 5 juin, une certaine élite militaire et civile des proches de Bernard Kolélas s’était retrouvée nuitamment en secret avec des officiers proches de SassouNguesso sur les stratégies à venir de conquête du pouvoir ! D’où il ressort que la seule contradiction non résolue entre les deux personnalités était celle du leadership.

Fidèle au marketing humanitaire, à l’aumône pour l’Afrique, éternelle astuce chaque fois qu’il s’agit de détourner l’opinion publique et internationale de la réalité et des responsabilités, l’ambassadeur s’y met également et, bien entendu, pas de main morte, avec force détail :

« Presque immédiatement après la fin des combats, la France a envoyé à Brazzaville une équipe de la sécurité civile avec un hôpital de campagne pour soigner les blessés des derniers affrontements. L’aide humanitaire est également arrivée par gros porteurs sur Brazzaville et par bateau sur Pointe Noire (2000 tonnes de farine). Une équipe de déminage est restée une quinzaine de jours pour sécuriser les principaux sites publics et désamorcer une centaine d’engins qui n’avaient pas explosé. Encouragés par le gouvernement français, quelques grands groupes et notamment EDF, la Lyonnaise des eaux et Alcatel, ont envoyé des équipes avec du matériel pour aider à remettre en état certains équipements et rechercher des solutions provisoires afin d’assurer à nouveau la distribution d’eau, d’électricité et le téléphone dans certains secteurs. Aidé par la coopération française, Agrisud a également redémarré très vite ses activités maraîchères et autres pour lesquelles existait une forte demande ».

Comme si cela peut être mis en balance avec l’apocalypse provoquée et précédemment entretenue !

Ceci expliquant cela, l’ambassadeur se devait également d’embellir, de rendre évidemment hommage aux vrais et principaux ‘bienfaiteurs’ du drame congolais, SassouNguesso et Elf, parce que directement et particulièrement intéressés tous les deux!

Du putschiste éternel, selon son excellence, « Avec la résidence du Président Sassou, à Mpila, la « Case de Gaulle » devint pendant ces deux mois, un des hauts lieux de l’activité brazzavilloise. Hébergeant une soixantaine de pensionnaires de disciplines les plus diverses, il y régnait une atmosphère de ruche dans laquelle chacun s’efforçait de faire son miel »

Quant à la célèbre, ‘pantagruelle’ et cruelle multinationale, « ELF qui a passé cette période en limitant les dégâts a été sollicité pour apporter son concours à la reconstruction. Une nouvelle renégociation de la dette pétrolière sera sans doute le préalable à une reprise des négociations avec la communauté financière internationale »

De la France, l’humanitaire et Son excellence fait état et se félicite, en l’occurrence et de façon imperturbable, « d’une nouvelle politique de la France éloignée du copinage et des réseaux, transparente et sans complexe dans ses prises de position, assurée dans sa conduite. Sanctionnant l’échec d’un homme, elle s’est attachée à aider un pays et un peuple » ! En tournant, absolument et en connaissance de cause, le dos en amont, sans craindre d’être taxé du refus de prêter assistance à peuple en danger!

Si, par ailleurs, Son Excellence peut se féliciter qu’il y ait eu peu de morts européens et français particulièrement, précisément un seul, les milliers de victimes Congolais de l’ambition, de la truanderie de Sassou-Nguesso et des intérêts de la multinationale Elf, eux n’ont pas droit au chapitre dans son récit. Touchant ! « Même pas honte ! », comme ont pris l’habitude de s’exclamer les Congolais en chœur, à l’endroit de celui qu’ils ont désormais surnommé « le pilleur et tueur infatigable » !

Les questions, peu banales que l’on est en droit de se poser, à la lecture de ce récit, sont celles de savoir : à qui s’adresse t-il ! Quelle est la philosophie dudit récit et quels sont les objectifs visés !

Car, difficile il reste de penser qu’il y aurait suffisamment naïf ou imbécile pour ne pas se rendre compte, à la lumière des faits flagrants, qu’il y a bel et bien eu un diabolique coup d’État orchestré au Congo en 1997, dont les auteurs, louvoyant en amont, s’avèrent décomplexés et solidaires, a posteriori ! Et qu’alors, la seule philosophie et le seul objectif du récit sont les suivants : comment, pour la conquête de l’or noir, sous le couvert de la neutralité et de la non-ingérence, saboter un pays d’Afrique, une démocratie naissante, tout en paraissant humaniste ! Cela, en exploitant (les fantasmes) et se coalisant avec le plus impopulaire, moins crédible, plus salaud et, pour cela, prêt à tout de ses leaders ! Autrement dit, et clairement, la pédagogie et la démonstration d’une nouvelle stratégie de néo-colonialisme ! 

Sauf si, plus cruel encore, il s’agit d’une mise en garde pour signifier que la France des réseaux ne reculera devant rien pour ses intérêts, même au prix de dizaines de milliers de victimes d’Africains ! Puisqu’on en est quand même là depuis la restauration du despote congolais ! Stupéfiant !

 Sans doute certains ne manqueront d’user de l’argument classique, selon lequel, ainsi vont toujours les relations internationales !

Il reste que, à la lecture de ce récit, il y aura du monde pour dire que, en définitive, l’homonyme et compatriote de Son Excellence, le célèbre écrivain et homme politique martiniquais, Aimé Césaire, aura particulièrement vu juste lorsqu’il affirmait que « le malheur de l’Afrique c’est d’avoir rencontré la France » ! Et, ce n’est pas non plus l’écrivain Congolais, Guy Menga, auteur de cette belle fresque d’amour intitulée « Case de Gaulle » (Karthala, 1985), qui sera fier de son œuvre à la lecture de ce récit, quand il se rendra compte que le phénomène inspirateur de son esprit, la fameuse résidence de l’ambassadeur de France au Congo, dite Case de Gaulle, et ainsi chichement rappelé par le narrateur, fut, au crépuscule du vingtième siècle encore, l’un des centres névralgiques des opérations les plus sordides, les plus ‘barbouzardes’ et les plus apocalyptiques, et qui devraient en entraîner d’autres, devenues cycliques, dans son pays…

Cher ambassadeur, si les intérêts existent et ne peuvent être niés par personne objectivement, la morale n’en reste pas moins présente dans une certaine mesure, puisqu’elle seule, avec la raison et le droit, justifient et construisent l’humanité. Et, c’est quand on a perdu ces données absolument, comme l’aura reflété ce récit, qu’au fond, l’être perd son humanité. Personne, aucun Africain digne n’a été dupe de ce qui s’est passé au Congo- Brazzaville en 1997. Aucun observateur sérieux n’a cru un instant à la théorie circonstancielle de la neutralité de la France dans l’apocalypse congolaise. « Congo-Brazzaville : la démocratie trahie » (F. Bankounda, septembre 1997, ronéoté) était déjà manifeste bien avant même l’issue de la grave crise ! « La démocratie Congolaise ‘brûlée’ au pétrole » (Yitzhak Koula, L’Harmattan, 1999) et « Noir silence Qui arrêtera la Françafrique?» (F.-X. Verschave, Les arènes, 2000) relèvent d’une vérité d’évidence, et qui font de « Six mois de crise au Congo Brazzaville : juin-décembre 1997 », par les temps qui courent, un récit peu convaincant, presque un cocktail d’élucubrations!

Il a raison sur toute la ligne, le président Lissouba, lorsqu’il affirme solennellement que « Le sang qui coule au Congo a la couleur du pétrole, de l’invasion angolaise, des complicités internationales » (Le Figaro, 29 octobre 1997), avec l’association et l’exploitation des fantasmes d’un être fragile, frustré, complexé, sadique et sans éthique, SassouNguesso, le principal responsable qui, pour avoir été sévèrement débarqué en 1992, ne prend désormais plus son pied qu’en ne loupant aucune occasion pour humilier ceux qui l’avaient sanctionné ! Les événements récents et en cours au Congo ne le démentent pas….

Félix BANKOUNDA MPÉLÉ

Juriste et politologue, Universitaire (I.D.E.F., France)

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