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Partie II : INVICTUS « Nos pères ont fait le Congo, maintenant, nous devons faire les congolais »

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Illustration toile de l’artiste Peintre Prince Adelakun

Partie II : INVICTUS « Nos pères ont fait le Congo, maintenant, nous devons faire les congolais »

Verlin RICHARD ( La ballade des idées)

Dans les manuels d’histoire, une petite phrase résume assez bien, ce qui avait manqué au Congo, au moment de la proclamation de l’indépendance en 1960. Cette petite phrase est attribuée à Maximo d’Aglieso, un patriote piémontais, au moment de la proclamation du royaume unifié d’Italie, en 1881 : « nous avons fait l’Italie, maintenant nous devons faire les italiens. »

A observer le Congo, depuis 1960 à nos jours, tout patriote dirait que « nos pères ont fait le Congo, maintenant nous devons faire les congolais ». Le Congo existe, le citoyen congolais est à naître. Cette métaphore existentielle assimile le « citoyen à naitre » au citoyen italien né dans une nation nouvelle.

Le peuple congolais se sent-il citoyen de la nation congolaise, telle qu’elle existe depuis 1960 ? ce qui induit la question suivante : si le peuple congolais n’a jamais été citoyen de cette nation, et, à supposer qu’il ne l’ait jamais été, quand faudrait-il qu’il en devienne ? Derrière cette question de la nation congolaise, se posent en réalité deux niveaux d’approches. Le premier niveau de la question, celui des fondations de la construction de la nation, c’est-à-dire, la vision qui a prévalu à sa conception depuis 1960 à nos jours. Le second niveau de l’interrogation, celui de la cohérence de cette nation, face aux diverses crises qui se sont succédées et succèdent encore aujourd’hui.

L’historien Tonnies avait proposé, à la fin du XIXème siècle, une célèbre distinction entre deux types de « sociations », c’est-à-dire d’allégeance à un groupe d’appartenance. Cette distinction permet d’opposer deux conceptions de la construction d’une nation. La première conception, c’est une nation fondée sur les liens du sang (famille, race, ethnie). Le pouvoir est détenu soit par la famille (monarchie), soit par la race (nazisme, apartheid), soit par l’ethnie. Il s’agit là d’une nation construite en termes ethnoculturels. La seconde conception, c’est une nation fondée sur l’association volontaire, autrement dit, par le consentement. Des individus acceptent, par calcul rationnel, d’œuvrer en commun en vue d’atteindre des objectifs jugés souhaitables.

Cette logique rationnelle est à l’origine des nations modernes que nous connaissons aujourd’hui. Cette opposition dualiste, entre nation ethnoculturelle et nation contractuelle n’avait pas été reprise au moment de la construction de la nation congolaise en 1960, et lors de la conférence nationale de 1991. Or, cette opposition dualiste recouvre en partie, les deux grandes conceptions de la nation qui se sont affrontées et s’affrontent encore aujourd’hui.

D’un côté, les travaux de Max Weber ont montré, que dans une nation ethnoculturelle, l’Etat apparaît comme un instrument de protection du groupe ethnique au pouvoir, et qui traite avec plus de réserves, voire de suspicion, les populations de son territoire qui n’appartiennent pas ethniquement ou culturellement au groupe ethnique au pouvoir. Le pouvoir des « Mbochis », cette petite phrase prononcée par un Ex-général de la garde présidentielle, au moment d’un procès devant la cour de la république, tend à confirmer le caractère ethnoculturel de la nation congolaise. Et, la conférence nationale de 1991 n’avait permis que de passer du monopartisme au pluripartisme tout en conservant l’ombre de la nation ethnoculturelle.

A force de haine, l’ombre passa à la lumière, et l’on a vu apparaître et s’affirmer dans la conscience collective, des partis politiques fondés sur la base des groupements ou regroupements ethniques, villageois, urbains mais jamais nationaux. Chaque groupement politique disposant de sa milice : cocoyes, cobras, ninjas…La conséquence fut la guerre civile de 1997.

Le drame de cette guerre civile, c’est qu’elle a renforcé l’enracinement de la nation ethnoculturelle, au point de considérer cette forme, comme naturelle, c’est-à-dire, indiscutable et indiscutée, à la manière d’un phénomène qui-va-de-soi. Cela a d’ailleurs conforté le processus de légitimation de la domination d’un seul parti au centre du cercle du pouvoir avec ses satellites partisanes gravitant autour. Cette domination s’est traduite par le changement de la constitution en 2016, et par l’élection présidentielle qui s’en est suivie après.

Ces deux actes constituaient l’effacement de l’enjeu national au profit de l’enjeu d’une politique, conçue et menée d’en haut comme une uniformisation du pays plus qu’une réelle unification. L’absence de référence unificatrice se manifeste aussi dans les valeurs.
La question des valeurs est souvent évoquée au Congo pour ratiociner sur les anti-valeurs qui engendrent dans le pays, une véritable inégalité économique entre les individus. Au Congo, l’on peut mesurer, par un simple coup d’œil, l’indice du bien-être économique de la population, pour se rendre compte, que seuls les responsables politiques , les « détenteurs du pouvoir », les « membres du clan » jouissent pleinement et ostentatoirement de ce bien-être, et , c’est sans doute à ce niveau que le bât blesse : « l’absence de convictions et de solidarité civique des responsables politiques congolais, qui ne semblent pas distinguer ce qui relève du domaine public et du domaine privé.

Or, selon cette belle formule d’Ernest Gellner : « les nations sont des artefacts produits par les convictions, la solidarité civique et la loyauté des hommes ». C’est précisément, l’existence d’un domaine public indépendant du domaine privé qui, au Congo, pose un problème aigu sur la mauvaise gouvernance et la corruption, deux fléaux majeurs de faiblesse de la citoyenneté congolaise. Le peuple congolais est un peuple bienveillant. Cette bienveillance n’est pas Droit mais Vertu pleine dans les cœurs et dans les têtes.

Ces vertus exigent simplement l’identification avec une histoire commune dans laquelle, le peuple a le sentiment du lien d’appartenance à une communauté vaste comme la nation. Ce sont là des éléments à ne pas sous-estimer, dès lors que l’on s’interroge sur ce qui peut constituer un sentiment national : « la nation ». Car il s’agit bien d’un sentiment.

L’autre grande conception de la nation, celle qu’a formulée Renan, lors de sa célèbre controverse avec l’allemand Treitschke (qu’est-ce que la nation ? En 1882), valorise la nation fondée sur le « vouloir vivre ensemble », la nation contractuelle. C’est donc une nation dans laquelle, les différents groupes ethniques intériorisent ce qui les unit, en faisant abstraction de ce qui les sépare. C’est ainsi que la nation « Arc-en-ciel » en Afrique du sud s’est construite. Et, si l’on remonte dans l’histoire, l’on verrait que les nations modernes se sont construites sur une conception contractuelle qui permet le dépassement des identités physiques et géographiques, ethniques et villageoises.

Dans une nation contractuelle, les peuples ont une civilité commune « ils sont tous citoyens parmi les citoyens » et cela exalte le sentiment national. La nation est donc une construction historiographique plus qu’une réalité historique. C’est l’humanisme qui a créé les nations modernes en permettant au peuple qui, pour répondre à son besoin d’épanouissement et de bonheur doit d’abord répondre à un autre besoin plus fondamental, celui « d’être relié aux autres ». Être relié aux autres pour faire nation, pour vivre ensemble.

La crise sanitaire du Covid-19, révèle un fort désir des peuples de vivre ensemble dans une nation dans laquelle, l’Etat fonctionne au service de l’intérêt général. Dans la peste publiée en 1947, Albert Camus, écrivait : « le plus fort des désirs de nos concitoyens était et serait de faire comme si rien n’avait changé ». Avec cette pandémie, le plus fort des désirs des citoyens congolais est et serait que plus rien ne soit comme avant.

Les responsables politiques, les intellectuels et la société civile doivent faire ce constat, non pas, par la critique mais par la compassion, afin d’aborder la nation congolaise avec tendresse. Le temps n’est-il pas venu de compatir aux maux qui minent le pays, et consentir à avouer la gravité de la situation, et donc l’urgence d’y porter remède ? L’avenir du Congo devrait-il toujours s’entrevoir qu’à travers les premiers coups de fusil du désespoir et de la révolte ?

Le Congo que nous voulons, c’est une nation nouvelle à construire sur le dépassement des identités ethniques. Le Congo que nous voulons, au fond, c’est un pays, dans lequel, le peuple congolais aura le sentiment d’appartenir à plusieurs réseaux, à plusieurs traditions, de parler ou ne pas parler le même langage et vivre dans une pluralité de sphères de légitimité hétérogène, qu’il sera relativement libre, par rapport, à chacune d’entre-elles, dès lors, il pourra se relier aux autres, pour écrire l’histoire commune de la nation congolaise.

L’envie d’avoir fini me ronge. Quant à l’ensemble, mes inquiétudes augmentent avec cette crise sanitaire du Covid-19. Je laisse au peuple congolais ramasser les moralités au fur et à mesure que les faits sèment sur le chemin de la nation congolaise. Peut-être, que chacun s’en convaincra, que l’enjeu majeur de la prochaine élection présidentielle est de « faire nation ».

Chacun se souviendra du Vieux « Madiba », Nelson Mandela, le meilleur d’entre les Présidents que l’Afrique n’ait jamais connus. Il est un véritable symbole de l’humanisme moderne comme il a su l’écrire dans un long chemin vers la liberté (Fayard,1995) : « j’étais le symbole de la justice dans le tribunal de l’oppression, le représentant de grands idéaux de liberté, de justice et de démocratie dans une société qui bafouait ces vertus. C’est ainsi que Nelson Mandela exalta l’unité nationale, la communauté d’intérêts et de destin de toute la population sudafricaine. Puisse le peuple congolais trouver dans ce poème les raisons d’espérer : INVICTUS de William Ernest (1843-1903). Nelson Mandela lisait ce poème tous les jours dans sa prison :

« Dans les ténèbres qui m’enserrent
Noires comme un puits où l’on se noie
Je rends grâce à tous les dieux, quels qu’il soient
Pour mon âme invincible et fière.
Dans de cruelles circonstances
Je n’ai ni gémi ni pleuré
Meurtri par cette existence
Je suis debout, bien que blessé.
En ce lieu de colère et de pleurs
Se profile l’ombre de la Mort
Je ne sais ce que me réserve le sort
Mais je suis, et je resterai sans peur.
Aussi étroit soit le chemin
Nombreux, les châtiments infâmes
Je suis le maitre de mon destin
Je suis le capitaine de mon âme. »

VERLIN  RICHARD 

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Illustration toile de l’artiste Peintre Prince Adelakun

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