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29 après la CNS, que reste-t-il du syndicalisme au Congo ?

29 après la CNS, que reste-t-il du syndicalisme au Congo ?  Devrions-nous reconstruire un syndicat de combat et non de salon

Par   Jean-Claude BERI

La majorité des salariés congolais ne font plus totalement confiance aux syndicats. Les raisons du recul de leur volonté d’adhésion sont multiples et variées. Mais il se trouve que bons nombres de ces salariés reprochent aux responsables syndicaux leur concussion avec le gouvernement. Serait- ce les effets des affres de la politique policière qui a gangrené le syndicalisme congolais? Pourquoi laissons-nous tout périr dans un environnement pollué et enveloppé par la peur et la corruption ? On se laisse séduire par des élections sans saveurs qui mettent entre parenthèses les principes même d’une démocratie.

Avec la disparition de BOKAMBA YANGOUMA, une page de l’histoire du syndicalisme congolais se tourne dans un profond mépris et désintérêt. On préfère spéculer sur un revirement de BOKAMBA YANGOUMA aux dernières heures de son existence parce que c’est plus commode et bien vue que de louer son engagement historique dans le processus démocratique du Congo. On peut tout lui reprocher, BOKAMBA YANGOUMA marquera l’histoire du syndicalisme congolais.

Que reste-t-il de l’aura du syndicalisme des années 80 et 90 ?

Un syndicalisme pourtant souvent critiqué car inféodé au PCT selon certains. Il fut un temps où l’on était fier d’être militant d’un syndicat. Fier parce que l’on se disait qu’il était utile et patriote de se mettre debout et dénoncer les injustices sociales. Cette action solidaire contribuait à faire progresser les idées d’un réel changement dans la négociation et surtout dans une démocratie participative.

 En 1990, lorsque le plus grand des syndicats que le Congo n’ait jamais connus, la confédération syndicale congolaise (CSC),  se mettait en branle pour exiger une consultation nationale en vue d’une instauration politique pluraliste et démocratique, le nom de BOKAMBA fut parmi les premiers cités. La majorité des salariés se sont mobilisés tous comme un seul homme derrière le mot d’ordre lancé par les responsables syndicaux de l’époque dont BOKAMBA YANGOUMA fut l’un des acteurs.

 Les syndicats bénéficiaient d’une confiance en constante progression, bien que le vent de l’ère du dirigisme étatique monopartisme soufflait encore et serrait sans cesse ses tours de vis assassins. Cette nouvelle donne de l’ère démocratique qui s’implantait progressivement au Congo semblait accentuer une profonde mutation dans les attentes des salariés. Les salariés congolais vivaient le syndicalisme comme le dernier rempart contre le parti unique. Ils se réappropriaient le syndicalisme comme outil d’efficacité pour être des acteurs de leur avenir. La mobilisation autour de l’idée d’une consultation nationale démocratique (qui fut appelée plus tard Conférence nationale souveraine) a symbolisé le retour de l’engagement individuel pour construire un collectif, un idéal, un projet d’avenir pour le Congo, Malheureusement les héritiers de cet engagement républicain n ‘ont pas pu sauvegarder les vertus de la CNS

Les maux comme l’injustice social, l’insécurité, l’émergence des travailleurs pauvres, la jeunesse qualifiée de « génération sacrifiée » renforcent cette peur de l’avenir. Cette mobilisation inédite gravée dans les mémoires des salariés ne fit pas consolider par la volonté de s’unir contre toutes ces injustices. Cette dynamique de révolte , pensait-on produirait des fruits ou gémiraient la conquête pour la libération de l’homme, en acquisition de plus de liberté, en une aspiration d’une autre politique de répartition des richesses… C’est cette volonté d’articuler la contestation, la mobilisation, l’union, la redistribution vers le peuple  qu’avait réussi cette mobilisation nationale historique.

Loin de la vague de cécité politique qui gagne les acteurs politiques actuels qui se lancent dans un élan électoral sans défense, ni attaques espérant gagner avec les réservistes fatigués. L’on s’étonne que notre combat s ‘essouffle faute de vrais joueurs

Les temps ont changé aujourd’hui. Le retour des anti-valeurs au rang de prédominance politique a largement contribué au phénomène d’étouffement de tout mouvement syndical. La peur d’un système policier et répressif qui espionne, incarcère et humilie le salarié accentue aujourd’hui la tendance en baisse des mouvements sociaux susceptibles d’être initié par les syndicats.

 Le pouvoir de Brazzaville ayant remis le système autocratique depuis 23 ans au goût du jour pèse de plus en plus sur les conditions professionnelles et surtout sur les droits des travailleurs congolais. Être syndiqué est synonyme aujourd’hui d’être contre le pouvoir. Et la seule réponse du pouvoir face à cette revendication du respect du droit du travail est souvent la mise en quarantaine de certains travailleurs. Il n’est pas faux aujourd’hui de dire que 80% des entreprises congolaises sont dirigées par des hommes syndiqués dont la fièvre syndicale est le reflet d’une bataille conspiratrice pour la préservation clanique du pouvoir. On boycotte par le haut pour museler le bas. De cette manière, on espère tout contrôler et ne laisser passer que les volontés du pouvoir en place (gouvernement) et non celles des salariés majoritairement bâillonnés.

Comme on l’a vu avec le COVID 19. La disparition des dons, des malades imaginaires guéris, des chiffes truqués pour attirer les faveurs de la communauté sanitaire international Tout est fait pour redorer le blason d’un système de santé totalement défaillant.  Certains ont même poussées le toupet loin en autorisant certains malades avec une certaines plumages d’aller se soigner ailleurs et laisser mourir certains congolais comme des animaux, Si cela ne pousse pas à la révolte je ne sais pas qu’est ce qui nous faut de plus comme motivation

 Ce désarroi social qui se lit tous les jours sur les visages des congolais a un goût d’abandon et de soumission comme ll exprime cette infirmière du CHU qui a préféré garder l’anonymat : « Je ne vois pas la nécessité de me syndiquer car, pour moi, les syndicats présents au CHU ne se battent pas assez. Pourtant, il y a des combats à mener pour une meilleure offre de soin aux malades, le délabrement des structures et du matériel médical, les salaires, l’emploi, surtout, car il y a de moins en moins d’infirmières et d’aides-soignantes, certains docteurs préfèrent renier leur profession de foi en sacrifiant des congolais sur l’autel mercantile nauséabond, mon pays est descendu trop bas, j’ai honte … »

On retrouve là, la même inquiétude qui a conduit au soulèvement de 1990. On laisse pourrir la situation pour mieux contrôler et dominer le peuple. C’est ce que conclut en substance cet enseignant : « Il n’y a plus de démocratie participative au sommet des syndicats. Ces derniers au lieu de concerter la base pour ensuite reformuler les revendications en fonction des attentes formulées, établissent en vase clos des programmes déjà validés par le gouvernement et obligent les militants à les suivre. C’est plus du syndicalisme… »

En effet, le pouvoir syndical et politique est gangrené par la corruption.  La plupart des responsables des syndicats sont de mèches avec les hommes du pouvoir. Ils sont liés par des liens affairistes douteux ou acceptent sans scrupule des pots de vins pour museler toute tentative de revendication. Mais l’histoire est difficilement malléable.

Quand un peuple ravive la flamme de l’unité, du progrès, de la sauvegarde de l’emploi, de la fraternité, de la solidarité, de la défense de la nation, tout gouvernement fut-il autoritaire ou puissamment armé ne peut que se soumettre. Quand ce peuple exprime fortement son aspiration à vivre mieux ensemble entre les jeunes et vieux la peur change de camp. Quand ce même peuple refuse une société éclatée pour mieux préserver les privilèges d’une société clanique et autocratique c’est que le fruit est mûr.

 Le pouvoir ne peut éternellement réussir à museler cette émancipation en marche. Ni l’achat des consciences de responsables syndicaux, ni la corruption de quelques élites déboussolées et enivrées pas l’appât du gain facile ne peut empêcher la grogne qui monte actuellement dans les entreprises. Lorsqu’un peuple se met en mouvement, certaines idées jusque-là bâillonnées trouvent une vigueur insoupçonnée de combativité.

Le peuple du travail ne peut être acheté ni moins encore les vraies élites syndicales ne peuvent se laisser berner par les sirènes de la pseudo-modernité, à la frénésie de la recherche de l’efficacité de gestion au détriment de la qualité du travail, ni à la tentation de se laisser couver par les apparats du pouvoir. La montée au Congo-Brazzaville d’un syndicat de salon qui partage des verres de champagne avec le pouvoir ne peut être reconnue comme un syndicat de combat contre les injustices.

Congolais ! prenez votre destin en main, ne confiez pas votre avenir aux charlatans politiques qui se précipitent aux élections dont l’issue se dessine avec des marques d’obscurité. Tenez par exemple la loi électorale qui régit  l ’ensemble des partis politiques enregistrés au Ministère de l’Intérieur, et qui doit régir tous ceux qui veulent concourir en 2021, devrait être publiée comme telle pour tous. Rien de tous cela , mais on se lance aveuglement dans une élection qui sent déjà le souffre de la mort.

Aussi, il est indispensable que les syndicats retrouvent leur place de mouvement de protection des salariés. Cela en revisitant les rapports entre les salariés et les modes d’organisation structurelle de l’outil syndical. Le syndicat doit s’adapter aux évolutions socioprofessionnelles et aux besoins de salariés et non imposer à ces derniers des solutions qu’ils rejettent massivement. C’est cela le prix de la liberté syndicale.

Bien qu’il ne s’agit pas de mettre dans le même panier tous les crabes, force est de constater que beaucoup de ces syndicats ne le sont que de noms. Notre action encourage les syndicats qui réclament une révolution culturelle au sein des entreprises. Il faut stopper cette tendance de subir et ne rien dire.

Si seulement nos ancêtres avaient agi comme nous, l’esclavage n’aurait jamais été aboli ; si nos parents avaient baissé les bras la colonisation ne serait jamais aboli ; si nos aînés n’avaient pas bravé le pouvoir et installer une grève générale sur tout le pays en 1990, le monopartisme aurait poursuivi son diktat et la venue du multipartisme ne serait qu’un rêve inaccessible. L’histoire nous interdit de remettre tout cela en cause et de l’oublier. Au contraire, tous ces sacrifices ont un sens profond pour l’homme Congolais, celui de l’aspiration profonde d’un espoir au développement harmonieux de toutes les régions de notre pays. Ainsi, un syndicat fiable, fort et juste contribue au bien être des travailleurs et de surcroît à une défense solidaire et efficace de leurs acquis.

Jean-Claude BERI

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