DIASPORA, Diplomatie, Société

Vous avez dit forum sur la paix, monsieur le président Emmanuel Macron ?

Calixte  BAFNIAFOUNA

Par  Calixte  BAFNIAFOUNA  

Oui, si j’ai bien compris, la montée des périls géopolitiques, la brisure des ressorts de l’action collective par le populisme, le recul des espaces démocratiques, l’augmentation des dépenses militaires concomitant avec la diminution du budget des Nations unies, l’aggravation des inégalités, le bafouement des normes et des droits de l’Homme, la remise en cause de la justice internationale, la domination de l’Internet devenu une jungle par les propagandistes et les prédateurs de données, l’amenuisement de la coopération internationale, le croissement des enjeux globaux… sont, entre autres, les raisons qui, en clôture des hommages du centenaire de l’armistice de 1918 qui a mis un terme à la Première Guerre mondiale, vous ont poussé à initier le Forum de Paris sur la Paix, du 11 au 13 novembre 2018, à la grande Halle de la Villette dans le nord de Paris. J’ai compris que ce forum se présente comme un nouveau rendez-vous international pour tous les acteurs de la gouvernance, une plateforme pour les solutions aux enjeux internationaux et une organisation indépendante.

En prélude du Forum de Paris sur la Paix, vous avez prononcé votre discours d’hommages au centenaire de l’armistice de 1918 dans la tente abritant les invités, plantée aux pieds de l’Arc de triomphe de l’Étoile. Debout devant le pupitre de conférence, entre deux colonnes, à votre gauche était assis parmi d’autres un couple qui attire l’attention du monde : le couple Donald Trump. À votre droite, un autre couple assis également parmi d’autres mais dont la communauté internationale parle peu ou pas du tout les prouesses : le couple Denis Sassou Nguesso. Coïncidence ou bien ironie du sort ? Le dispositif du chapiteau a illustré parfaitement la Paix dans le monde, telle que nous la vivons au quotidien, c’est-à-dire, dans la peur du futur. Nous craignons le futur car nous voyons les ennemis à chaque tournant. Même peur pour tous ? même paix pour tous ? Rien n’est moins sûr !

Le personnage qui était assis sur la colonne de votre gauche fait peur, en effet, parce qu’il jouit de la Paix armée. Cette paix pèse d’ailleurs si lourdement sur les peuples, grève à ce point les budgets, impose aux individus de si sensibles gênes dans un temps de liberté morale et politique croissante, qu’il semble à bien des esprits tout à fait improbable que cette paix contradictoire, ce faux équilibre, ne se change insensiblement dans une véritable paix, une paix sans armes, et surtout sans arrière-pensées. Il tient de cette paix la suprématie de diriger le monde. Il n’a pas jugé nécessaire d’assister au Forum de Paris sur la Paix non pas qu’il serait ce personnage atypique diabolisé notamment par certains médias, politiques et analystes politiques français, mais parce qu’il sait que toute barrière à la paix n’est que posée par les hommes avec la volonté des hommes. Il est le numéro Un du monde (qu’on le veuille ou non) et sait qu’en se repliant sur son pays, il n’a pas de programme qui concourt à priver la paix à d’autres pays du monde, avec lesquels il partage les intérêts par les mécanismes des échanges internationaux.

Celui qui était assis sur la colonne de votre droite fait peur parce que la France lui a doté de la Paix du bonheur. La paix qui lui a mis dans un état d’âme qu’aucune inquiétude ne vient troubler. Le soutien inconditionnel de la France l’a imbu de soi-même au point de banaliser les crimes contre son peuple pris pour ses sujets : meurtre des opposants, tentatives d’extermination de la population du département du Pool, esclavage des fonctionnaires payés au gré de ses humeurs, déportation ou transfert forcé de la population du Pool, emprisonnement des opposants déclarés ou soupçonnés, torture des prisonniers politiques et de droit commun, violences sexuelles des adolescentes enceintées parfois à de moins de 16 ans et se prostituent pour la survie, persécution de tout groupe identifiable, disparitions forcées de personnes pourchassées dans la forêt ou jetées dans le fleuve Congo, d’autres actes inhumaines de caractère analogue causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale…

Entre le travailleur qui perçoit son salaire du mois de 40 à 59 jours, l’abonné qui voit la lumière et bénéficie de l’eau potable de façon épisodique, l’enfant qui prend un seul repas tous les deux ou trois jours… et le chef de l’État qui vit chaque jour dans l’opulence toujours sur leur dos, souvent à la sueur de leur front et, parfois, au sacrifice de leur sang, la définition du mot « Paix » est-elle la même ? Pour l’anecdote, j’aurais bien voulu voir face à face, se regardant les yeux dans les yeux, François Hollande et Sassou Nguesso, pour faire le bilan d’un forum que le premier avait vivement recommandé au second et qui continue à faire couler larmes et sang aux Congolais de Brazzaville. Mais, trop respectueux de sa personne certainement, François Hollande, qui renonce dès l’adversité, s’est abstenu de se présenter aux événements. Il a horreur de confronter l’échec et la honte.

Vous-même, Monsieur le Président, vous faites peur parce que vous jouissez de la Pax Romana (Paix romaine), cette paix que Rome faisait régner sur les pays conquis en imposant la paix romaine aux barbares. Mais le monde civilisé, une fois assis dans la paix romaine, offrait un spectacle plus admirable encore. La peur de vous coucher devant la Paix armée (le plus fort que vous) ou devant la Paix du bonheur (le plus faible que vous mais garant de vos intérêts) fait que chaque belligérant reste sur le pied de guerre prêt à reprendre les hostilités, ou se livre à la course aux armements en prévision d’un conflit.

Vous concernant, Monsieur le Président, il y a paix tant que le coltan du Kivu (RDC), extrait gratuitement ou aux moindres frais, circule sans ambages pour faire tourner les industries électroniques françaises : cette paix est-elle partagée avec les civils, les femmes et les enfants victimes de viols et de mutilations qui inondent la célèbre clinique du gynécologue congolais Denis Mukwege, à Bukavu-Panzi (Sud-Kivu) ? Il y a paix tant que l’uranium d’Arlit (Niger), extrait gratuitement ou à vil prix, circule sans détour pour alimenter les centrales nucléaires françaises : est-ce la même paix pour la population contaminée d’Arlit d’une électricité qu’elle n’a même pas dans ses activités quotidiennes par l’exploitation des mines de Cominak et de la Somaïr ? Il y a paix tant que le cacao de Yakassé-Attobrou (Côte d’Ivoire), stocké gratuitement ou à coût insignifiant, circule sans équivoque pour fournir les chocolatiers français : la population des villages ivoiriens productrice du cacao est-elle en paix quand elle va jusqu’à ignorer, parce qu’interdite de consommer sa propre production, que ses produits sont une excellente source d’antioxydants très puissants et entièrement bio-disponible pour l’organisme ? Il y a paix tant que le pétrole de Ndjeno (Congo Brazzaville), extrait gratuitement ou marchandé à contrat vomitif, circule librement pour bitumer les autoroutes françaises et faire rouler les véhicules français : la population de Ndjeno est-elle en paix quand elle ignore tout de la lumière domestique ou lampadaire et meurt sans soin ni assistance des odeurs des carburants ? Il y a paix tant que le phosphate d’Agbozoukpédji (Togo), extrait gratuitement ou presque, circule sans ambigüité vers la France pour servir de sel minéral essentiel à presque toutes les réactions chimiques à l’intérieur des cellules : les populations d’Agbozoukpédji, d’Hévé, de Trinvé, de Sagada ou de Dagbati-Todomé sont-elles en paix quand elles ont été obligées de se déplacer vers Vo-Attivé Apéyéyémé afin de permettre l’exploitation du phosphate se trouvant dans leur sous-sol et attendent en vain à ce jour des infrastructures de base pour une vie décente ? Il y a paix tant que le franc Cfa renfloue et regorge des coffres inviolés du Trésor public français : est-ce la même paix pour le peuple africain qui pâtit du manque, des crises et des dévaluations qu’imposent les ajustements et les équilibres de la trésorerie ou de la balance commerciale française ? Il y a paix tant que vous êtes accueilli au bas de la passerelle de l’avion et sur tapis rouge en Afrique par ceux-là que vous avez accordé la Paix du bonheur et qu’eux, en France, sont accueillis par leur seul ambassadeur et son personnel non pas parce que vous boudez la maltraitance qu’ils font subir à leur peuple mais plutôt pour enfariner celui-ci dans sa naïveté de croire qu’en sauveur vous condamnez leurs pratiques tyranniques : un peuple est-il en paix dans l’enfarinement ? De quelle paix parlez-vous le fait même de recevoir dans vos grand-messes ces torpilleurs de la paix de leur peuple en Afrique ?

Dans nos peurs collectives et communes, lequel du dirigeant de Paix armée qui craint la Grande Guerre, du dirigeant de Paix du bonheur qui craint de perdre votre soutien aux mandats à vie ou du peuple qui vit dans les guerres silencieuses peut croire en la Paix quand vous-même, Monsieur le Président, le jour même de la clôture du Forum de Paris sur la Paix, vous vous êtes retrouvé dans un bateau de Guerre (le porte-avion Charles de Gaulle) où vous avez passé la nuit pour vous rassurer de ses performances, vous qui n’avez qu’un seul porte-avion alors que le dirigeant de Paix armée, lui, en a onze (11) en vue des prochaines guerres ?

Enfin, les peuples du monde, qu’ils dépendent des dirigeants de Paix armée, de Paix romaine ou de Paix du bonheur, jouissent tous de la Paix de l’environnement. Mais, c’est tout ce qu’ils ont de commun. Tout le reste les sépare. Car ils représentent seulement 2% des pauvres dans les sociétés de Paix armée et de Paix romaine réunies contre 98% qui, croupissant sous la dictature complice des dirigeants de Paix du bonheur, ont fait de l’immigration clandestine et risquée un projet de développement non seulement de leurs familles mais également de leurs nations. Tondus au point de crever, privés des droits élémentaires, du minimum vital, des soins de santé adéquats, de l’éducation, de l’électricité, d’eau potable, etc., ces peuples sont-ils en paix dans leur quotidien de guerriers silencieux dont l’ennemi en face passe de la misère à l’eau de l’océan avant de confronter l’ennemi final qu’est l’incertitude du pays nanti d’accueil ?

L’Internet et les réseaux sociaux ont fait comprendre aux peuples du monde que les secrets de famille sont aussi les secrets d’une nation. Entre la Paix armée, la Pax Romana et la Paix du bonheur, chacun a sa manière de gérer son peuple et de défendre ses intérêts ; d’où la peur des uns sur les autres.

Monsieur le Président, vous l’avez bien déclaré vous-même dans votre discours : « Additionnons nos espoirs au lieu d’opposer nos peurs ! Ensemble, nous pouvons conjurer ces menaces que sont  le spectre du réchauffement climatique, la pauvreté, la faim, la maladie, les inégalités, l’ignorance ».

Une preuve qu’il n’y a ni fatalité ni impossibilité à ce que la Paix soit la même pour tous dans le monde, mais à une condition : que ceux qui jouissent de la Paix armée et de la Paix romaine ferment immédiatement les usines de fabrication et de vente d’armes ; que ceux qui jouissent de la Paix du bonheur la leur soit retirée par le donateur et qu’il les écarte de la direction des pays où ils se trouvent actuellement ; et que ceux qui jouissent de la Pax Romana sortent de l’hypocrisie en passant de la Ve République à une VIe République qui abolirait définitivement et pour du vrai la Françafrique avec ses réseaux et ses pratiques démoniaques.

Qui peut y croire ? Vous, Monsieur le Président Emmanuel Macron ? Pas moi en tout cas, du moins pour le peu de temps qui me reste à vivre ma Paix de l’environnement.

Calixte-BANIAFOUNA

Calixte Baniafouna

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