Education, Société, Tribune libre

Bienvenue dans le Titanic congolais de l’Education nationale !

Par    Cédric MPINDY

 

Qu’ils soient au Congo, au Maroc, à Cuba ou en Russie, les étudiants congolais se sont amarrés à un Titanic boursier qui, sans secours immédiats, va sombrer avec eux. Comment en est-on arrivé là ?

Faire comme si tout allait bien… Oui, le navire est en train de couler et les responsables en charge de l’Education nationale, eux, jouent aux musiciens du Titanic, oubliant les larmes de désespoir des passagers. Oui, l’Education nationale brûle et les responsables, eux, jouent de la lyre, tel Néron au moment de l’incendie Rome. Ce vendredi 05 avril 2019 à Brazzaville, le ministre de l’Enseignement primaire et secondaire, Anatole Collinet Makosso, a reçu en audience l’ambassadeur d’Italie, Stefano De Leo. Ce dernier, la main sur le cœur, a paraît-il réaffirmé la volonté de son pays à aider le Congo dans le secteur éducatif.  Chiche ! Mais est-ce l’urgence ? Un an auparavant, le 06 avril 2018, dans une séance au Parlement, s’était déroulée une scène surréaliste : avec beaucoup d’arguties, une faconde trépidante, un ministre de la république débitait des inepties. Répondant à une question relative à la situation des étudiants congolais boursiers de l’étranger, le ministre de l’Enseignement supérieur, Bruno Itoua, éructa que ces étudiants, futurs cadres du Congo, bénéficiaient d’une prise en charge intégrale de son ministère et qu’ils jouissaient également de toute l’attention de la part de l’Etat congolais. Mensonge éhonté. Calfeutré dans son bureau, il n’imaginait pas les souffrances des étudiants congolais de l’étranger. Pas un jour, en effet, sans une vidéo des étudiants congolais de l’étranger sur leurs misères. Leur ministre de tutelle visionne-t-il ces vidéos ?

La situation des étudiants congolais de l’étranger est dramatique : pour beaucoup, les impayés de bourse vont d’une année à deux ans, voire plus, et ne doivent leur survie qu’au soutien de leurs parents, eux-mêmes soumis à rude épreuve avec des salaires et pension de retraite payés au compte-gouttes et, comme l’évoquait un triste journaliste, grâce à la seule volonté du Prince – le salaire comme la pension, qui sont des droits, deviennent ici des agrégats insolites relevant tout simplement de la bonne humeur d’un homme. Bizarre !

Indifférence ou impuissance ?

Les nombreuses vidéos montrant des étudiants Congolais à Cuba, demandant à leurs parents de manifester par procuration leur profonde indignation auprès des autorités congolaises, est insupportable et scandaleuse pour l’image et l’honneur du Pays. Indifférence ou impuissance ? Sans doute les deux. Indifférence car les dirigeants se foutent complètement des misères des jeunes étudiants congolais de l’étranger et que toute évidence, ils ne sont pas concernés par cette situation puisque leurs enfants sont à l’abri du besoin dans les grandes écoles d’Europe. Impuissance car ils ne savent pas quoi faire, tellement les caisses de l’Etat sont vides, ou plutôt servent à financer des actions abstraites.

Partout ailleurs dans le monde, et même sans se fonder sur les Objectifs du millénaire des Nations Unies, la jeunesse est l’objet de tous les soins des gouvernants. Staline n’écrivait-il pas : « Tous les enfants de la Nation doivent être éduqués et pris en charge par l’Etat » ? Au Congo-Brazzaville, cette recommandation n’a aucune valeur. C’est en quelque sorte le « chacun pour soi » ou le sauve qui peut, même quand il s’agit de l’avenir du pays.

A quoi servent, en fait, les dirigeants congolais ? A quoi bon, dans ces conditions, envoyer les étudiants de la Nation à l’étranger ? Un tel choix ne relève pas d’une volonté teintée d’orgueil pour un État, qui se targuerait du luxe d’avoir un contingent d’étudiants en formation, non. Ce choix est, dans un État soucieux de l’avenir de sa jeunesse, mûrement réfléchi et tient compte de bien des paramètres, parmi lesquels la capacité d’assurer leurs moyens d’existence dans le pays de formation.

A postériori, les étudiants des écoles et universités privées semblent les mieux lotis. Il est, en effet, difficile de voir les privés réaliser des vidéos. Mais l’école et l’université privées coutent cher. Elles ne sont pas à la portée de tous. Bien sûr, il ne s’agit pas ici de jeter l’anathème sur l’école privée, non. L’école privée découle de la Conférence nationale souveraine qui a voulu libéraliser l’Enseignement. Doit-on pour autant l’en blâmer ? Sans doute faudra-t-il faire un inventaire des actes de la Conférence nationale souveraine, mais ça c’est un autre sujet. Le sujet urgent est celui de la misère des étudiants congolais de l’étranger, une urgence qu’il ne faut pas gérer mais régler, dans la mesure où il est question de la vie des gens.

Que faire face à ce désastre ?

Ces étudiants ont commencé un cycle d’études qu’ils doivent terminer, et un retour à Brazzaville serait, dans le contexte précis, une solution à haut risque. Et pour cause : les structures académiques du pays ne sont pas en mesure de leur permettre la suite du ou des parcours des cursus déjà entamés, l’offre de formation sur place étant limitée ! Les grèves à répétition, au sein des facultés de l’Université Marien Ngouabi, en sont le témoignage le plus éloquent. L’autre risque, c’est de se retrouver avec un flot d’étudiants en panne sèche, à la disposition des parents, et qui ne tarderont pas à sombrer pour certains dans des travers, telle la secte des bébés gris ou noirs, toujours en activité. L’Etat congolais se doit donc d’agir et non de réagir. Et, accessoirement régler le problème de l’organisme en charge de la gestion des bourses des étudiants et boursiers congolais (OGESC),  une vaste forfaiture dans un conglomérat d’illusions – que de magouilles et manigances au sein de cet organisme !

L’éducation, rappelle l’UNESCO dans sa convention adoptée en 1960, doit être un moyen de donner aux enfants comme aux adultes la possibilité de devenir participants actifs de la transformation des sociétés dans lesquelles ils vivent. L’apprentissage doit aussi prendre en compte les valeurs, les attitudes et les comportements qui permettent aux individus d’apprendre à vivre ensemble dans un monde qui se caractérise par la diversité et le pluralisme. La question que l’on peut se poser et qui doit habiter l’esprit des autorités et celle de savoir la nature de la société que nous voulons bâtir et avec quelle jeunesse. Voulons-nous une société sans élites, du moins sans ressources humaines ? Alors nous pouvons toujours « essayer l’ignorance, si nous trouvons que l’éducation coûte cher » (Abraham Lincoln).

Aujourd’hui, oser parler d’un sujet aussi grave et qui touche plus d’une famille, donne des frissons ou provoque une poussée de fièvre avec des piques ascendantes de crainte, puisqu’il ne faut rien dire, au risque d’être taxé d’aigri ou d’être contre la bonne marche du pays, ce qui est totalement faux. Or un pays qui refuse d’avoir des miroirs intellectuels, qui lui renvoient l’état de décrépitude dans lequel la nation sombre, finit par se liquéfier. Oui, la jeunesse doit être la priorité des priorités. Elle ne mérite ni discours lénifiants, ni diversion politique. Victor Hugo, en parlant de la jeunesse dans son magnifique recueil Océan, s’est écrié avec beaucoup d’émotion : « O jeunes gens ! Elus ! Fleurs du monde vivant! ». Et l’émergence d’un Congo nouveau ne sera possible qu’avec ces « fleurs du Monde » et « Maîtres du mois d’avril et du soleil levant ».

 

Cédric Mpindy

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