Economie, Politique, Société

Congo Brazzaville, les eaux troubles de l’or noir

Congo Brazzaville, les eaux troubles de l’or noir

Eric LAFITTE

Rien ne va plus entre le président congolais, Denis Sassou N’Guesso, et le groupe « Total ». Sur fond d’annonces très optimistes du pouvoir congolais sur la découverte de nouveaux gisements de pétrole

Une enquête d’Eric Laffite

Un vrai miracle ! C’était le 14 août dernier à Oyo, bourgade au nord du pays et fief natal de Denis Sassou N’Guesso, président à vie de la petite République du Congo. Jour de fête s’il en est  puisque l’on s’apprête à célébrer le 59e anniversaire de l’indépendance du Congo-Brazza et l’Assomption. Pour l’occasion, Sassou avait rassemblé le banc et l’arrière banc de toute l’oligarchie du pays.

Puis vint l’annonce, la grande nouvelle justifiant ce raout exceptionnel : soit la découverte d’un fabuleux gisement qui allait permettre au pays de quasiment quadrupler la production pétrolière du pays.

Fabuleux, le mot n’est pas trop fort pour qualifier les promesses du « gisement de la cuvette », dit aussi permis « Ngoki » (crocodile en Lingala) lequel – les experts de Sassou, savantes études et graphiques à l’appui l’assurent – serait donc capable de cracher près d’1 million de barils par jour  et affichant des réserves « prouvées » de 359 millions de barils ! Et pas moins de 10 milliards de dollars annuels de recettes par an pour l’Etat.

Avec actuellement 350 000 barils/jour, la République du Congo est le troisième producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne et le pétrole représente 80 % des recettes fiscales.

La nouvelle – dans toutes les langues – fait le tour de la planète.

Le message délivré aux pétroliers est assez limpide : « une occasion en or, pas de coûteuses recherches, le pétrole est là, prêt à jaillir, c’est prouvé par A + B, il n’y a plus qu’à appuyer sur le bouton » . Le gisement de Nkogi présente une autre particularité. Politique celle-là. Il est situé « on shore » sur la terre ferme donc, alors que l’essentiel de la production pétrolière du Congo est « off shore », au large de Pointe-Noire sur l’Atlantique, dans le sud du pays, où les populations – c’est un euphémisme – ne sont guère favorables à Sassou.

Nkoki se situe dans le département de la Cuvette dans le nord du pays, en pays Mbochi, l’ethnie qui détient tous les leviers du pouvoir depuis trois décennies mais jusqu’ alors dépourvue de pétrole. Ce 15 août ce sont donc les nordistes qui deviennent roi du pétrole.

Enfin pour quelques jours…

Si l’opération de communication menée par Sassou est une incontestable réussite, nombre d’experts du secteur marquent toutefois  leur scepticisme.

Ils regardent en premier lieu qui a mené les études. On trouve comme entreprises la SARPD- Oil et la Pepa, dirigées par des intimes du pouvoir. Pas rassurant.

Ceux qui se sont rendus sur place n’ont découvert qu’un vague chantier aux allures d’abandon, constaté l’absence de forage, quelques ouvriers qui n’avaient pas été payés depuis des mois…

Joint par Mondafrique, l’un des meilleurs experts du pétrole en Afrique explique sous couvert du off : « Oui il y du pétrole à Ngoki ! C’est incontestable, mais les études présentées en août dernier ne sont pas sérieuses. La réalité c’est que même pour cela, Sassou n’a plus d’argent. Faute de moyens, Sassou en a tout simplement imposé les résultats et n’a pas fourni les fonds nécessaires à une véritable étude. D’ailleurs, il suffit de le constater : aucun pétrolier ne s’est précipité pour répondre à l’appel du pied de Sassou. Total par exemple est présente depuis 1968 au Congo. Mieux que personne, elle connaît ses ressources pétrolifères. Total connaît Ngoki. Elle n’a pas bougé. L’hameçon est  trop grossier ».

Les mois ont passé et de fait, le miracle n’a débouché sur rien de concret.

Ah si ! Tout de même, pressé de questions, Wilfrid Etoka, l’oligarque intime de Sassou, propriétaire de la SARPD a depuis déjà divisé par sept ses mirifiques projections !

On sait le régime congolais exsangue financièrement et désormais sous étroit contrôle du FMI.

L’une des dernières décisions de la française Christine Lagarde fut d’octroyer un prêt de 450 millions de $ au gouvernement congolais. Assorties de strictes conditions et notamment en matière de « bonne gouvernance ».  Dès le départ de Mme Lagarde pour la Banque Centrale Européenne, ce prêt est suspendu pour non observation de ces règles. Ceci sous la pression de l’administration de Trump qui estime que cet argent alimente – in fine – le commerce extérieur de Pékin, la Chine étant le principal créancier et partenaire du Congo

Faute d’être parvenu pour l’heure à imposer son fils «  kiki le pétrolier » pour lui succéder, Denis Sassou N’Guesso se prépare donc à 77 ans à mener en 2021 une nouvelle campagne présidentielle. Problème, les caisses de L’Etat sont vides et il est cerné par les créanciers. Le 8 juin dernier, c’est le Falcon présidentiel qui est ainsi saisi à Bordeaux à la demande d’un homme d’affaires qui réclame le règlement d’une dette d’1 milliard d’euros à l’Etat Congolais.

Alors l’opération Ngoki est une grossière manœuvre pour attirer les investisseurs ? Rassurer les marchés financiers sur le potentiel du  pays ? Séduire un opérateur pétrolier ?

La ficelle est tellement grosse qu’il ne fait guère de doute que Sassou n’y a jamais cru lui-même.

« SAUVEUR DE L’HUMANITÉ »

Pourtant, l’opération lui a déjà rapporté 65 millions de $.

Le vieux crocodile de l’Alima a en effet plus d’un tour dans son sac.

Ce même 15 août, le volet écologique passe en effet relativement inaperçu.

L’annonce de la découverte du gisement est en effet assortie d’une émouvante profession de foi écologique. Se disant prêt à contribuer « à la survie de l’humanité », Sassou explique, en substance, être parfaitement conscient de l’impact désastreux que pourrait entraîner l’exploitation du nouveau gisement. Situé sur le bassin du Congo, Ngoki est placé dans une immense zone de forêts vierges et de marécages et abritant les plus importantes tourbières tropicales du monde. Des tourbières réputées stocker 30 milliards de tonnes de CO2 (l’équivalent de trois années d’émissions mondiales liées aux énergies fossiles selon les spécialistes) et donc jugées essentielles à la préservation de la planète face au réchauffement climatique.

Qui voudrait se persuader de l’enjeu écologique qui se joue dans les forêts du Congo et particulièrement sur ces fameuses tourbières regardera le beau documentaire que Yamina Benguigui, ex-ministre de la Francophonie a consacré au sujet. « Le dernier poumon de la planète », a d’ailleurs été présenté – fin août 2019 – lors du  Festival du film francophone d’Angoulême : « Yamina Benguigui se penche sur la tourbière découverte fin 2017 dans le bassin du Congo qui contient des milliards de tonnes de carbone. Une véritable bombe à retardement pour l’environnement. Si l’équilibre de cet écosystème est rompu, l’équivalent de trois ans d’émission mondiale de gaz à effet de serre pourrait être relâché dans l’atmosphère et faire exploser les compteurs du réchauffement climatique », précise un Paris-Match emballé.

Sassou ne dit pas autre chose. Mieux, son ambition est de faire de l’exploitation du champ pétrolier « un modèle à l’échelle planétaire ».

Dans son discours, il s’affirme déterminé à préserver « ce précieux et fragile patrimoine » tout en regrettant que « les contreparties financières annoncées continuent à se faire attendre ».

Si les compagnies pétrolières se tordent diplomatiquement le nez (Total en tête) face aux perspectives de Ngoki, Sassou est très vite reçu – hors agenda officiel – à Paris trois semaines plus tard.

Comme le révèle « le Spiegel » c’est l’occasion pour Emmanuel Macron de signer le 3 septembre 2019 un accord sur la protection de la forêt congolaise et une lettre d’intention signée de sa main, promettant 65 millions de dollars d’aide franco- européenne.

De mauvaises langues (medias, ONG) s’étonnent alors que sur la base d’une annonce plus ou moins farfelue et d’une forme de chantage, Sassou ait pu récolter en si peu de temps une telle somme en échange de vagues promesses sur la protection des tourbières congolaises.

Paris botte en touche et officieusement dément tout marchandage assurant que le déblocage de ces fonds était « depuis des mois » dans le cadre de l’Initiative pour la forêt de l’Afrique centrale (CAFI) ».

Sassou n’est-il pas notoirement le plus écolo des chefs d’Etat africains ? Initiateur du « Fonds bleu pour le bassin du Congo » qui rassemble 16 pays africains ? Porte-parole de l’Afrique à toutes les COP ?

Le ras-le-bol de Total

Quoi qu’il en soit, une hirondelle ne fait pas le printemps. Et ces fonds franco-européens ne sont pas supposés alimenter la caisse noire électorale du Président congolais, et leur usage est en principe strictement contrôlé.

Les contrôles tatillons du FMI, la chute des cours du brut, aggravée par la crise du Covid, autant de facteurs qui privent de recettes le gouvernement et Sassou de cagnotte pour aborder sa dernière (?) campagne électorale.

C’est dans ce contexte – une source de Mondafrique l’assure – que Sassou est allé frapper à la porte de Total.

« Pour tenir dans la perspective de la prochaine présidentielle, Sassou est allé réclamer 150 à 200 millions de $ à Total en échange du renouvellement d’un certain nombre de permis pétroliers. Mais ça s’est mal passé et Total a refusé le deal. Total en a ras-le-bol et Pouyanné  (le patron de Total) veut quitter le Congo ».

Bien sûr, ni Total ni Mpila ne confirmeront jamais de pareilles discussions.

Lorsque nous posons la question de savoir comment Total pourrait verser 200 millions de $ sous la table alors même que les limiers du FMI épluchent tous les comptes du Congo, notre interlocuteur prend un air un peu désespéré et lève les bras au ciel : « Ah ça ! le pétrole c’est un métier ! C’est pas si compliqué ».

Renseignements pris – ailleurs – ce n’est en effet pas bien sorcier. « Bonus, coûts d’abandons », il y a mille et une façons de surfacturer des prestations. Les « coûts d’abandon » par exemple c’est un bon indicateur. Ils sont supposés couvrir les frais de remise en état d’un champ pétrolier à la fin d’un contrat : « En mer du Nord, ça peut coûter une fortune, en Afrique (surtout au Congo c’est une grosse blague). Quand vous voyez des coûts d’abandon importants sur un contrat au Congo ça veut juste dire que quelqu’un est en train de se faire des couilles en or », assure un expert au franc parler.

Et de poursuivre : « Total a beaucoup investi en République du Congo. C’est le premier producteur du pays, le premier employeur, le premier contributeur aux recettes fiscales. Le gisement de Moho Nord en mer profonde est une très belle réussite. Mais malgré ce long compagnonnage, les temps ont changé. Total a des comptes à rendre : à ses actionnaires, à la société civile, aux ONG. Et Sassou sent le souffre. Total est une entreprise qui raisonne à long terme avec des départements « compliance » sérieux qui savent qu’il faut partir. Qui plus est aujourd’hui, le pétrole africain n’est plus stratégique ».

Alors coup de colère passager du pétrolier ou vrai divorce en vue ?

Une certitude, Total vient ces dernières semaines de perdre plusieurs positions solidement acquises au bénéfice de concurrents. Plus « agiles » moins exposés.

Source:  https://mondafrique.com/congo-brazzaville-les-eaux-troubles-de-lor-noir/

 

Laisser un commentaire