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Félix BANKOUNDA-MPELE : « un dictateur radicalisé de l’envergure de Sassou-Nguesso se fiche de la Constitution ou tout ce qui y ressemble (…) Toute sa vie politique c’est l’éternel recommencement des mêmes manœuvres ! »

A la demande de nombreux lecteurs de DAC e NEWS nous remettons en ligne cette interview de  notre compatriote Félix BANKOUNDA-MPELE publiée le 08 février 2018

 

Par : Félix BANKOUNDA-MPELE

 

Monsieur Félix BANKOUNDA-MPELE vous êtes un spécialiste du Droit constitutionnel, l’une des voix les plus consultée par la diaspora congolaise de France. Aussi,  vous êtes un acteur et lecteur assidu du DAC e NEWS comme en témoigne les nombreuses publications dont vous êtes l’auteur. DAC e NEWS revient vers vous pour tenter de décortiquer les raisons des tensions politiques récurrentes  au Congo-Brazzaville.

DAC : Monsieur Félix BANKOUNDA-MPELE bonjour et bien que tardivement nous vous souhaitons une bonne année 2018. Ces deux dernières années la crise politique congolaise se trouve à un tournant décisif. Du viol constitutionnel, au massacre dans le pool en passant par le vol électoral, on a l’impression que le Congo–Brazzaville s’enfonce de plus en plus dans une situation sociale  chaotique,  quel est votre sentiment 

Félix BANKOUNDA-MPELE Bonjour et tout d’abord, merci de me tendre, de m’ouvrir une fois de plus votre média, après un peu moins de cinq ans de la précédente et première interview. Et, il est vrai, le moment est peu ordinaire puisqu’il illustre une fois de plus, au contraire des apparences et des arguments trompeurs, la permanence du machiavélisme, des mêmes méthodes du pouvoir de Brazzaville qu’il m’est arrivé de souligner par ailleurs : la violence, le crime, la militarisation  de la séquence politique autant pour éviter une lecture sereine de la situation que pour distraire et faire oublier la situation d’origine, les causes réelles.

Ainsi, certaines personnes peu averties et surtout les acteurs de la société internationale, suffisamment nonchalants à propos de la chose politique congolaise et des nombreuses victimes humaines, semblent en l’occurrence avoir oublié qu’à l’origine de la situation actuelle, du drame du moment principalement dans le Pool, se trouvent les hold-up référendaire et électoral de Sassou-Nguesso et ses complices locaux et externes des 25 octobre 2015 et 20 mars 2016. Les mêmes qui ont « allumé le feu » à ces occasions s’érigent en chantres de la paix ! Une habitude !

Ce furent les cas notamment en mars 1977 lors de l’assassinat de Marien Ngouabi, également en août 1978 pour opérer une épuration administrative, politique et militaire, mais aussi l’été 1997 pour justifier la prise du pouvoir et le renversement de la démocratie naissante avec l’aide des forces financières et militaires étrangères, enfin en décembre 1998 et au-delà pour justifier l’apocalypse que tout le monde connaît ! Les méthodes et les conséquences humaines et matérielles, à des différences de degré, sont les mêmes et, chaque fois, il y a quelques illuminés pour vous chanter que c’est nouveau ou que le chef veut la paix, et d’autres pour se laisser prendre. Permettez-moi alors de rappeller que Sassou-Nguesso n’a pas, n’a jamais changé et reste le même dans le mépris autant du droit, de l’État, de l’éthique et de l’humanité….

DAC : Oui, mais j’insiste, partagez-vous l’impression que le Congo–Brazzaville s’enfonce de plus en plus dans une situation sociale  chaotique,  et quel est votre sentiment à ce propos?

Félix BANKOUNDA-MPELE : Mon sentiment est qu’au-delà des apparences, au-delà des prétentions de certains acteurs politiques congolais, le Congo est dans une situation chaotique depuis l’été 1997, avec tout juste des degrés différents de gravité, nombreux ne s’en rendant compte que lorsqu’il y a des morts ! Entre nous, quel était le statut juridique et politique du Congo d’octobre 1997 à 2002 ? Sassou-Nguesso, régulièrement c’est-à-dire démocratiquement viré en 1992, et ouvertement ré-installé au pouvoir par des intérêts et armées étrangers en 1997, représentait qui et décidait au nom de qui ? Que valait une Constitution, celle de 2002, octroyée par un putschiste dans le but exclusif et incontestable de donner une apparence démocratique et légale à son pouvoir? Il m’est arrivé de dire, de souligner que ce n’était que cela le but de cette Constitution et qu’il ne l’appliquera jamais ! À ceux qui en doutaient, qui avançaient d’autres arguments, ou s’étaient une fois de plus laissé rouler par ce système, octobre 2015 a tranché : un dictateur radicalisé de l’envergure de Sassou-Nguesso se fiche de la Constitution ou tout ce qui y ressemble, de la même façon qu’il s’étouffe dans une accalmie prolongée, et n’est vraiment à son aise que dans le chaos qui seul lui autorise des marges de manœuvre, afin de réguler son système comme on vient de le vivre ! Toute sa vie politique c’est l’éternel recommencement des mêmes manœuvres ! Ne vous étonnez donc pas que sous son règne les moments de calme apparent soient toujours une parenthèse ! La raison en est toute simple : le calme et la paix prolongés, parce qu’ils peuvent permettre à la grande majorité des Congolais de réfléchir, de raisonner, de se rendre compte à la fois de leur similitude socio-économique, de leur état de pauvreté et donc de leur unité, font courir un gros risque à la survie du régime ! Toute la stratégie du régime, de sa survie, repose donc dans le dosage et l’alternance maîtrisée, séquentielle entre la violence et la stabilité.

C’est parce qu’à la situation actuelle s’ajoute la crise financière, donné non maîtrisée par Sassou et son élite malsaine, que le chaos détonne car, il va de soi qu’au contraire de ses opposants créés de toutes pièces ou manipulables à souhait, la crise financière est un opposant hors-normes qu’ils ne pourront ni corrompre, ni manipuler, ni emprisonner, ni contraindre à l’exil…

 DAC : Le gouvernement congolais et son président tente de relancer le dialogue entre acteurs congolais d’où les accords de KINKALA signés le 23 décembre 2018. Pourtant bon nombre de congolais rejette ces accords, quel est votre avis ?

Félix BANKOUNDA-MPELE Si les accords du 23 décembre dernier, ou ce qui est présenté comme tels,   peuvent permettre à nos compatriotes du Pool principalement de souffler, de sortir de la barbarie du pouvoir, de retrouver leurs maisons et d’espérer une reconstruction et une vie relativement normale, je ne vois pas comment on s’y opposerait. Le problème c’est de s’y arrêter, de s’en contenter et de ne pas  rechercher les causes et les responsabilités de la crise, et donc de faire le jeu du pouvoir comme je l’ai dit plus haut, consistant chaque fois à créer d’autres événements plus graves, et généralement criminels, pour faire oublier ses forfaits à la base. Ce serait même encourager le pouvoir à recourir aux mêmes méthodes car, comment voulez-vous qu’il change une méthode qui apparemment marche !

Donc, ne rejetons pas la trêve, mais trouvons ou créons les moyens pour crever l’abcès et tenter de juguler définitivement le mal. Mais, reconnaissons que le pouvoir qui il y a à peine quelques mois encore niait la crise du Pool n ‘a plié qu’en raison de la grave situation financière, et donc de la pression des institutions de Bretton wood et de certains acteurs de la communauté internationale. N’oublions jamais qu’affaires et risque font rarement bon ménage.

Ainsi, il serait idiot de laisser le pouvoir dont la violence et le crime constituent le mode de régulation de son système de faire de ces accords un épisode comme tant d’autres par le passé, et d’attendre le prochain. L’occasion est propice pour vider l’abcès comme je disais mais il sera, soyons réalistes,  question de rapports de forces.

De ce point de vue, félicitons les compatriotes qui ont pris d’énormes risques et concédé énormémément de sacrifices sur le terrain, tout comme les nombreux patriotes au niveau de l’armée qui parfois ont refusé de se mobiliser pour le crime contre leurs compatriotes comme le demandait le pouvoir. Dans le même sens, n’oublions pas non plus la forte mobilisation de la diaspora congolaise de toutes parts pour faire entendre sa voix  auprès de la Communauté internationale, principalement financière. Nous avons tous vu comment notre diaspora a été vigilante et aux différents rendez-vous, à Paris, à Bruxelles, à Genève, au Canada et aux USA notamment…

DAC : Cette crise politique qui touche aujourd’hui l’activité économique du Congo aurait-elle pu être évitée ou c’est simplement que le Congo serait victime de  la conséquence d’une situation économique  mondiale défavorable ?

Félix BANKOUNDA-MPELE : Oh, personne n’est dupe sur les origines de la crise économique du Congo ! On nous ressert le même numéro qu’en 1985-86 où, rappelez-vous, le bouc émissaire et leitmotiv était « chute brutale et conjuguée du baril du pétrole et du dollar » ! Ils oublient, ou plus clairement, font semblant de ne plus se rappeller qu’ils ont déjà subi la crise de la dévaluation du prix du baril du pétrole et que s’ils n’ont pu éviter ou amortir celle d’aujourd’hui c’est parce qu’ils sont tout simplement inaptes à l’anticipation, à la gestion d’un État, pas seulement sous l’angle économique, mais la gestion globale de l’État ! Relisez ce qu’en écrit Sassou-Nguesso lui-même à la page 55 de son livre (Le manguier, le fleuve et la souris)….

Et qu’est-ce qui fait que ce soient essentiellement les pays qui sont dirigés par les despotes qui se retrouvent le plus en difficultés et, parmi ceux-ci, le Congo en tête de pont en Afrique Centrale ! Il y a moins d’une semaine la Banque Mondiale a publié la liste des pays les plus développés, ceux dans lesquels il y a un meilleur progrès social, et la Norvège, grand pays producteur du pétrole et du gaz, dont on connaît par ailleurs l’orthodoxie et la rigueur financière, l’éthique politique et financière de sa classe dirigeante, est placée en tête dans le monde ! Toutes proportions gardées, cherchez où est la bêtise…

DAC : L’atmosphère crisogene qui caractérise le Congo au lendemain des visites du FMI, suscite quelques commentaires et réactions en boucles.  Ainsi, la crainte d’un éventuel scenario de cessation de paiement dans ce pays pétrolier de l’Afrique centrale, retient l’attention de certains hommes politiques congolais. Quelles sont vos impressions ?  

Félix BANKOUNDA-MPELE : La phénoménologie de l’esprit et un regard rétrospectif et rapide de notre vie    politique sont très éloquents à cet égard. Relisez les discours de notre « brave timonier » dans les années 1985 et 1986, toujours dans le contexte de la ‘drague’ du FMI,  après annonce de la crise et juste avant la faillite économique attribuée par le pouvoir exclusivement à des causes exogènes, et comparez-les à ses deux derniers discours de la veille de la fête de l’indépendance le 14 août et de fin d’année le 30 décembre de l’année dernière ! Vous serez frappé par la similitude des faits, l’euphémisme des discours et aussi la familiarité des stratégies ! Dans ces années-là, comme maintenant, alors que tout le monde constate, vit et parle de faillite, lui use de prestidigitation et ose dire « La situation du pays est préoccupante, je l’ai reconnu. Mais croyez-moi, nous ne sommes pas dans un désastre irréparable. Il n’y a ni faillite, ni banqueroute. La crise sera surmontée » ! Comme s’il n’avait pas déjà dit la même chose en 1986, sans réussir à contracter avec le FMI ! De Gaulle au pouvoir disait, contre ses détracteurs, que « je ne vais pas devenir dictateur à 70 ans passés », Sassou aurait pu faire son mea culpa et reconnaître, par parallélisme,  qu’on ne peut pas devenir bon gestionnaire à plus de soixante-quatorze ans, surtout après une précédente banqueroute en période de vache grasse hier, comme aujourd’hui, et ayant fait louper au pays les meilleurs rendez-vous de son histoire économique !

D’un point de vue thérapeutique et cancérologique, on parlerait presque d’un cancer métastasé, mais lui, toujours drappé dans son daltonisme  politique et économique légendaire, voit autre chose, ou essaie de distraire !

Fidèle aux mêmes stratégies, alors que le pays était en phase d’asphyxie économique et financière, en juillet 90, lui et son fidèle ministre de l’Intérieur d’alors, Pierre Oba, dénoncaient « un coup d’État…fomenté par les tékés qui veulent eux-aussi diriger le pays » ! Et, dans l’intention de vouloir donner plus de crédibilité à ses accusations, ledit ministre ajoutera que l’interpellé, en la personne de Célestin Gongarad, aurait par ailleurs avoué et fait état d’ « un pouvoir qui est de toute façon désormais mystiquement défunt » ! Aujourd’hui, comme hier donc, le pouvoir utilise la même et éternelle astuce qui lui permettra au moment voulu de s’octroyer des pouvoirs exceptionnels pour mobiliser subjectivement sa base sociologique et faire face à la tornade économique et sociale qui s’annonce…

Non, soyons sérieux et honnêtes, la faillite économique, sociale, politique et culturelle est débordante et macroscopique ! Elle est de loin sans égale avec celle vécue à la fin des années 80 ! Jamais, dans notre pays, on avait vécu une telle impasse et, le poids de la dette comme la fermeture prolongée et sans précédent autant de l’université que du plus grand hôpital de notre pays constituent de parfaits indicateurs !

DAC : Dans le souci de renouer les lambeaux de la composante sociale et politique du pays, le gouvernement et les institutions préconisent l’opportunité de rassembler tous les acteurs impliqués dans la crise actuelle, afin de discuter sans langue de bois de la finalisation d’une future  transition qui doit aboutir sur la mise en place nouveau cadre de dialogue inclusif. Mais l’opposition y voit une énième stratagème politique de la part du gouvernement. C’est aussi votre sentiment ?

Félix BANKOUNDA-MPELE : Soyons  rationels, cohérents  et conséquents et, pour une fois, sortons de notre pathologie infinie de l’éternel recommencement de la bêtise ! Combien de rassemblements ce pouvoir a déjà organisés et à quoi ont-ils abouti ! Qui peut imaginer un seul instant que ces gens qui ont démontré maintes fois leur cynisme se fassent hara-kiri aujourd’hui! Vous vous doutez bien également qu’avec autant de casseroles qu’ils traînent, de vastes et encombrants dossiers financiers et criminels, si ce pouvoir s’ouvre ou essaie de discuter sérieusement, il s’effondrera comme un château de cartes ! En plus, il a l’expérience de 1991 avec la Conférence nationale !  Ce qui est embêtant, c’est qu’il a ses faux opposants pour toujours faire le jeu en donnant l’impression à une opinion internationale peu regardante pour ne pas dire nonchalente qu’il y a eu rassemblement et dialogue !

Non évidemment que ce pouvoir, comme d’habitude, se joue de la communauté internationale pour tenter de redorer son blason, et peut-être pouvoir débloquer sa situation financière.

DAC : Comment appréciez-vous l’attitude d’une frange de la diaspora congolaise de France qui se lance dans une guéguerre interne contre-productive ?

Félix BANKOUNDA-MPELE : Cette guéguerre comme vous l’appelez est le signe que les vrais enjeux de la situation de notre pays ne sont pas bien maîtrisés par nombreux de nos compatriotes, que toutes les leçons de la débâcle de notre première expérience démocratique de 1991 à 1997 n’ont pas encore été tirées, que le nombrilisme de certains prime sur les questions d’intérêt général mais, surtout, que le débat sur les personnes est encore au-dessus des débats d’idées !

Car, voyez-vous, si le grand nombre était effectivement préoccupé par l’état, le sort de notre pays, de l’hypothèque sur plusieurs générations de l’avenir du Congo, ils se rendraient spontanément compte de la marginalité de cette guéguerre, et du pain béni qu’elle constitue pour le pouvoir despotique.

Ne nous cachons pas la vérité, vingt ans de pouvoir illégal, criminel, pilleur, humiliant et pourtant très largement détesté et rejeté, c’est aussi et essentiellement l’aveu de notre incapacité  à l’autopsier, à détecter ses forces et faiblesses, à élaborer de stratégies intelligentes et sérieuses pour aider nos compatriotes à sortir de cette situation, pour que le Congo commence vraiment à penser sa construction. Plus grave, cela veut dire que nous sommes capables de reproduire les mêmes maux qui ont fait péricliter la première expérience.

DAC : On a l‘impression que la diaspora tout autant que l’opposition interne serait à court d’idées A défaut de programmes, de débats  d’idées  voire de vision, cette opposition est animée par une rhétorique belliqueuse et des attaques au vitriol de part et d’autre. Est –ce c’est la meilleure solution ?

 Félix BANKOUNDA-MPELE : Vous avez raison et j’ai bien peur, avec cet état d’esprit, avec cette légèreté, que les démons cultivés par ce pouvoir, aujourd’hui enracinés auprès de nombreux, lui survivent et finissent plus tard par faire regretter facilement le même pouvoir auprès des non-avertis. Un peu comme on le suit aujourd’hui concernant notamment certains Centrafricains sur Bokassa, ou nos voisins de la RDC à propos de Mobutu notamment. C’est le pire qui puisse nous arriver dans le futur, et qu’il faut éviter à tout prix, surtout qu’eux travaillent ardemment pour cela, comme ne cesse de nous l’asséner notre ‘prophète de l’apocalypse’, Innocent Peya. Celui-là même qui confond, dans une science qui lui est propre, causes et conséquences !

Ma conviction sur ces questions, sur ces bêtises c’est que pour le plus grand nombre de Congolais, la quête du pouvoir reste encore, de très loin, au-dessus de la question de la démocratie ! Clairement, est-ce qu’il y a eu un débat sérieux et serein sur les grandes séquences qui ont constitué les crises congolaises de 1991 à aujourd’hui ! Est-ce qu’il y a une large convergence sur leur appréciation, sur les responsabilités, sur les solutions à y apporter dans l’hypothèse de leur reproduction ! À mon avis non ! Ce qui veut dire que moins que le travail d’introspection individuelle et collective, moins que la prise de conscience ou la maturité politique, les Congolais en sont toujours aux prises de postion subjectives, épidermiques, souvent irrationnelles et illégales !  Or, c’est cela qui a été à l’origine de nos déboires et qui a été exploité par l’ancien régime pour se restaurer ! Je vous prends rapidement et à titre d’exemple deux moments très particuliers de notre brève histoire démocratique, l’un inaugural et l’autre en final : octobre-novembre 1992 puis le coup d’État de 1997 et son issue que nous connaissons tous.

La première situation, qui éclate tout juste au lendemain de l’élection du président de la République en fin août 92 et avant que le premier gouvernement n’ait fonctionné, relève d’une authentique loufoquerie constitutionnelle et politique ! Alors que le peuple congolais, au nom de la Constitution de 1992 précédemment adoptée, venait dans une série de consultations d’élire notamment les deux majorités du régime, la parlementaire puis la présidentielle en dernière instance, la première, sans pouvoir justifier d’aucun titre, d’aucun fondement constititonnel, s’aménage et s’octroie le pouvoir d’imposer une cohabitation à la seconde, tout juste en début du mandat présidentiel !

Autrement dit, au peuple qui venait tout juste d’élire un président pour gouverner, pour agir, pour pédaler, les parlementaires eux, puisque tel est le sens de la cohabitation, décident de freiner la majorité présidentielle, son action, avant qu’il n’ait commencé à fonctionner ! Fait aussi bien inconstitutionnel, sans précédent dans l’histoire constitutionnelle mondiale à propos d’un régime semi-présidentiel, qu’incongru au regard de la logique des institutions ! Un peu comme si le conducteur d’un vélo (le peuple, seul maître) aurait décidé ou ordonné, à la fois, de pédaler tout en freinant ! Une absurdité totale !

La pratique des trois cohabitations françaises (1986-1988, 1993-1995, 1997-2002) nous démontre pourtant, et magistralement, que la cohabitation, décision exclusive du peuple par le biais d’un vote explicite, n’intervient jamais que comme sanction par celui-ci de la majorité présidentielle, après un temps d’exercice du pouvoir qui, dans les cas cités, n’est aucunement inférieur à deux ans au moins ! Le premier gouvernement de l’ère démocratique fut néanmoins renversé et l’assemblée dissoute par la suite par le président pour que le peuple, qui avait élu les députés avant l’élection présidentielle, tranche, c’est-à-dire lui confirme ou non le pouvoir de gouverner. Vous connaissez la suite, puisque de là est partie la première guerre civile et ses incalculables effets, l’opposition refusant, par une désobéissance violente et armée, outre le recours à des législatives anticipées, l’organisation de celles-ci selon le délai constitutionnel de 45 jours !

La deuxième situation est trop bien connue pour que je vous en donne encore les détails, mais si, aujourd’hui, la majorité s’accorde pour reconnaître et dénoncer le coup d’État, tel n’était pas le cas pendant la crise de l’été 97 et son issue, nombreux s’en frottant les mains et disant « bon débarras », ne se rendant pas compte que moins que Lissouba, victime collatérale, la vraie victime c’était le peuple qui venait d’être dépouillé de sa démocratie, et qui paie depuis, très chèrement, ces méprises, ce subjectivisme et cette irrationalité  de certains de nos compatriotes !

Nombreux et éminents parmi ceux-ci d’ailleurs, vous le savez et pouvez toujours consulter certains écrits encore, continuent de soutenir, de dire et d’écrire que tout a commencé avec la violation de la Constitution par le président élu qui n’avait pas accepté la cohabitation, ou que le même a provoqué le coup d’État de 1997 et que Sassou-Nguesso, pauvre victime, n’avait pas d’autre  choix…

Vous voyez bien qu’on est loin, très loin d’avoir décortiqué notre histoire récente, d’avoir tiré les leçons, d’en avoir exorcisé les démons pour pouvoir bien repartir. Reconnaissons que les grands principes, les grandes priorités démocratiques n’habitent pas encore le grand nombre de nos compatriotes, y compris ceux qui se disent de l’élite. Le pouvoir et le fric simplement, voilà ce qui les habite.

La rhétorique belliqueuse et des attaques au vitriol de part et d’autre, comme vous le dites, sont une constante de la vie des Congolais ! Des grandes gueules, pour cacher leurs faiblesses, et surtout ne pas avoir à répondre de leurs éternelles bêtises. Toujours prêts à trouver des boucs-émissaires. Et ce n’est pas fini…

DAC : Dernière question ! Avez-vous d’autres messages dans d’autres domaines dont on n’a pas parlés ?

Félix BANKOUNDA-MPELE : Au risque de me répéter, permettez-moi de dire, d’insister que si Sassou perdure au pouvoir, c’est parce que l’écrasante majorité de nos compatriotes, l’élite essentiellement, tarde à faire son introspection, à se corriger, à s’accorder, à dégager un certain consensus sur les raisons pour lesquelles on en est là, et donc sur ce que doit être demain. Là se trouve largement la clé à mon avis.

Vous avez ainsi, par exemple, fait état plus haut de la guéguerre au sein de certains membres  de la diaspora. Vous vous doutez bien que derrière cela se trouve les questions de choix mais sans idéologie, de ralliement pour telle ou telle personnalité, donc des questions subjectives, des questions de pouvoir, les mêmes questions qui ont été à l’origine de nos déboires entre 1991 et 1997, et même sous le pouvoir autocratique restauré depuis.

Les séquences dramatiques de 2015 et 2016 n’ont pas non plus démenti ces hantises, méprises et bêtises.

Pour nous faciliter la situation, être rationnels et donc gagner du temps, COMMENÇONS PAR LES OBJECTIFS, PAR LA FIN : qu’est-ce que nous voulons au fait, après Sassou ? Pourquoi voulons-nous qu’il parte ? Quels sont les enjeux et les risques ?

Voyez-vous, ces questions, fondamentales, ne sont pas aussi simples qu’elles n’y paraissent ! Je suis sûr que les uns et les autres ont leur idée, leurs vœux qu’ils caressent intimement, mais qu’ils n’expriment pas toujours clairement et honnêtement, en public. Surtout pas les raisons. Et cela pèse énormément sur les blocages de l’heure, sur les tergiversations vécues et constatées. La majorité des Congolais, par hypocrisie, dira que c’est pour la démocratie mais la réalité, le fond est tout autre comme l’illustre notre précédente expérience étouffée.

Pour les Congolais, bien souvent, la démocratie c’est quand celui que l’on veut ou souhaite l’emporte ou, d’ailleurs, peu importe qu’il s’installe par voie démocratique. Ce qui importe c’est que celui qui est au pouvoir soit le mien, souvent au sens tribal ou régionaliste, mais pas forcément. Je crois plutôt que les Congolais, comme partout dans le monde, sont essentiellement animés par leurs intérêts, sauf qu’ils pensent que ces intérêts sont plus faciles à satisfaire avec une personnalité plus proche de leur communauté, parce qu’ils n’ont pas appris à nouer, à entretenir et cultiver d’autres formes de  liens. La « mollesse » de l’État aidant, en se bornant aux relations traditionnelles ou communautaires essentiellement, ils se nourrissent et abusent ainsi de celui-ci, à la barbe des principes qui le fondent, de l’intérêt général et du droit.

Ainsi, moins que la démocratie, sans toutefois l’exclure, je pense qu’aujourd’hui nous devons nous appesantir sur les stratégies de construction et de consolidation de l’État, les moyens de le rendre solide, efficace, égalitaire, un État au sens de ‘chose commune’ qui n’est pas encore évident chez nous puisque énormément de personnes continuent à penser que l’État c’est ce qui n’appartient à personne, et dont on abuse à l’infini et de façon décomplexée, quand on en a la possibilité. Sassou et ses salauds nous le démontrent chaque jour. Cet État souhaité, sa logique s’oppose ou marginalise l’éternelle recherche d’un homme idéal, d’un homme providentiel qui, dans notre contexte, est non seulement une illusion voire une bêtise, mais bien plus, il nous dépouille de notre capacité de réflexion et de recherche des solutions profondes et institutionnelles à nos problèmes. Cela, en privilégiant toujours des personnalités qui, l’expérience ici comme ailleurs le démontre, finissent par accuser leurs faiblesses, à nous faire comprendre qu’elles n’étaient pas si différentes des autres ou que si différence il y a, elle était de degré et non de nature.

Faisons ainsi, et c’est mon vœu une fois de plus, une trêve de notre façon traditionnelle de concevoir, d’envisager et de faire la politique en termes de priorisation des personnes. Surtout que celui retenu, quelles que soient ses qualités, ne pourra s’empêcher de s’acoquiner d’autres, bien souvent des fidèles, mais pas forcément au-dessus des divers démons que nous connaissons.

Définissons donc, bien et clairement, qu’est-ce que nous voulons, quel État, quelles collectivités, quel droit, autrement dit, quelles institutions sont susceptibles de permettre la cohabitation saine et respectuseuse des personnes, des communautés, des territoires pour reconstruire autant le tissu socio-culturel dangereusement détruit par le long règne de la dictature, que pour assurer une gestion économique rationnelle de nos ressources. Par la suite seulement, et par des choix rationnels qui n’excluent pas l’élection évidemment, l’on essaiera d’envisager les profils personnels appropriés, au lieu de toujours mettre la charrue avant les bœufs, et donc de nous détruire !

Ainsi, et par étapes, nous amènerons progressivement et, assez rapidement d’ailleurs, à mieux faire cohabiter les communautés et collectivités, à légiférer sérieusement sur nos questions ‘passionnelles’ (tribalisme, regionalisme, enrichissements illicites, délits et crimes divers, l’égalité des citoyens et l’égalité territoriale, l’armée,…)  et à exorciser les vieux démons connus.

La MÉTHODE PRÉALABLE consiste à tordre le cou à l’institution présidentielle telle que nous la connaissons aujourd’hui. Cette institution-piège, guichet unique des intérêts étrangers et terreau du pouvoir personnel et tribal, qui a démoli tous nos espoirs. Attelons-nous à imaginer, à construire un schéma institutionnel qui reflète la complexité de notre société, qui rassure et mobilise tout le monde, en même temps qu’il les garantisse contre les soupçons et risques connus, qui font le lit de la dictature et des irrationalités diverses. Le Congo a toutes les ressources nécessaires pour tenir et relever ce nouveau défi…

Propos recueillis par DAC e NEWS

Un commentaire

  1. alerte generale

    « MBUTA MUNTU ET MBONGUI »: COMMENT REPENSER LA SAGESSE BANTOU CONGOLAISE ?
    L’avant – pendant – et l’après dictature de Sassou et des Nguesso et la culture « Mbuta Muntu, mbongui et sagesse congolaise » chez les kugnis, dondos, makouas, bémbés, kouyous, laris-kongos, tékés, vilis, mbochis, bomitabas, yombés, etc : https://www.youtube.com/watch?v=Px5nzS9nBPA&feature=youtu.be

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