Politique

Interview. Pascal Tsaty Mabiala : « Nous construisons une opposition autour d’un projet fédérateur »

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Pascal Tsaty Mabiala

Par :  TSATY MABIALA

Dans une interview exclusive aux Dépêches de Brazzaville, le chef de l’opposition congolaise a déclaré que le rassemblement qu’il est en train de bâtir va se fonder sur un engagement autour d’un programme commun. Il a également abordé des questions liées à ses relations avec les partis d’opposition, à la paix dans le Pool, aux avantages conférés par son poste et au prochain accord entre le Congo et le Fonds monétaire international (FMI).   

Les Dépêches de Brazzaville (L.D.B.) : Depuis quelques mois, vous dirigez l’opposition congolaise, quel sentiment vous anime ?

Pascal Tsaty Mabiala (P.T.M.) : C’est un sentiment de lourde responsabilité, puisqu’il s’agit de rassembler une opposition qui jusque-là peine à définir son ancrage politique et se trouve en perpétuelle recomposition, selon la nature du combat. Mais aussi, un sentiment de fierté d’être le premier dans notre pays que la loi et le suffrage universel ont plébiscité pour assurer cette difficile et prestigieuse fonction, quoique notre ambition ne soit pas celle de demeurer à l’opposition.

L.D.B. : Jouissez-vous pleinement des prérogatives de votre statut ?

P.T.M.: Aux termes de la loi et des délibérations de l’un des Conseils des ministres, le statut du chef de l’opposition est tributaire de certains avantages, qu’ils soient d’ordre matériel ou protocolaire. A ce jour, ces avantages ne sont pas encore pour l’essentiel consentis, certainement à cause de la conjoncture financière difficile que traverse notre pays.

L.D.B. : Au regard de l’article 63 de la Constitution, qui reconnaît des droits à l’opposition, vous incarnez en réalité l’opposition parlementaire. Quels sont vos rapports avec les dirigeants de l’opposition extra-parlementaire ?

P.T.M. : Le rassemblement actuel de l’opposition concerne tout autant l’opposition parlementaire qu’extra-parlementaire. Il suffit de s’en référer au corpus même de la loi n°28-2017 du 7 juillet 2017 déterminant le statut de l’opposition politique au Congo. A l’exception de deux plates-formes, à savoir le Collectif des partis de l’opposition et la Fédération de l’opposition congolaise, qui n’ont pas encore répondu à nos invitations tout en restant ouvertes à la discussion, ainsi qu’elles le disent, tous les autres partis et groupements des partis se proclamant de l’opposition ont déjà marqué leur accord et travaillent avec moi. Quantitativement, ils sont plus d’une vingtaine et, à l’exception de l’Upads, de l’Udh-Yuki, de la Copar et de la Chaîne qui sont représentées au parlement, tous les autres n’ont pas d’élus. Le rassemblement de notre opposition est donc aussi bien parlementaire qu’extra-parlementaire.

L.D.B:. Cette opposition conteste votre légitimité. Qu’en dites-vous ?

P.T.M. : La légitimité c’est ce qui est conforme à la raison, ce qui est fondé au droit. Je ne pense pas que mes amis de l’opposition aient raison de contester la loi. Peut-être que vous exagérez. C’est vrai que quelques dirigeants, parmi lesquels nos anciens camarades de l’Upads, ont tenu des propos fort désobligeants qui traduisent plutôt des vieilles rancœurs jamais soldées, et peut-être aussi une méconnaissance des textes qui fondent la base juridique du statut de l’opposition politique. In fine, que contestent-ils : la Constitution qui a consacré un statut à l’opposition ?  La loi d’application régulièrement votée qui en donne les contours et définit la procédure de désignation du chef de l’opposition ? La légitimité de l’Upads comme étant le parti d’opposition le plus représentatif à l’Assemblée nationale ou la légitimité de mes fonctions au sein de l’Upads conférée par le congrès ?    Les réponses à toutes ces questions vous donnent la mesure de l’absurdité de leurs propos et la profondeur de ces vilénies qui n’honorent pas leurs auteurs.

L.D.B:. Comment un chef de l’opposition officielle trouve-t-il sa place dans le jeu de l’alternance au pouvoir en démocratie ? En d’autres termes, est-il facile pour vous, dans votre statut, de constituer une alternative crédible au pouvoir en place ?

P.T.M.: Très bonne question. D’abord, je vous invite à observer ce qui se passe en Afrique, dans les pays où le statut du chef de l’opposition a été reconnu aux leaders des partis majoritaires de l’opposition dans les mêmes conditions qu’au Congo : MM Soumaïla Cissé au Mali, Cellou Dalein Diallo en Guinée Conakry, Zéphirin Diabré au Burkina Faso, Jean Pierre Fabre au Togo, etc.

Malgré les avantages matériels substantiels qui leur ont été octroyés, la combativité de ces leaders n’a pas été émoussée, au contraire, ils ont même durci leur opposition vis-à-vis du pouvoir. Dans leurs pays respectifs, ils ont été une ou deux fois candidats à l’élection présidentielle. En ce moment au Mali, M. Soumaïla Cissé, chef de l’opposition, candidat pour la troisième fois à l’élection présidentielle, est parmi les favoris pour l’emporter.

Au-delà de l’Afrique, le cas le plus emblématique à ce sujet est celui de la Grande-Bretagne. Dans la tradition britannique de bipolarisation politique, le chef de l’opposition dans ce pays n’est autre que le responsable de l’un des deux partis (le Parti conservateur ou le Parti travailliste) qui perd les élections au Westminster.

 L’Etat met automatiquement à la disposition de son leader les moyens d’exercer sa fonction de chef de l’opposition dès qu’il le devient, lesquels moyens lui permettent de se préparer, avec son shadow cabinet (gouvernement de l’ombre) à gérer aussitôt le pays sans tâtonnement en cas d’alternance démocratique. Et pourquoi donc ne pas être crédible ? C’est cette image moins-value que l’on colle à l’opposition en Afrique que je voudrais détruire. Elle se singularise, en effet, par un manque de projet crédible et fédérateur, par la promptitude à prendre la rue et l’usage de la violence sur fond de contestation.

 Sans pour autant exonérer le pouvoir avec les tripatouillages des processus électoraux, la gestion patrimoniale des ressources publiques et la politique d’exclusion qui peuvent, dans une certaine mesure, justifier le recours à la force par l’opposition quand on ne lui offre pas d’alternative.

L.D.B. : L’opposition congolaise est divisée. Quelle stratégie comptez-vous mettre en œuvre pour la rassembler ?

P.T.M. : L’opposition congolaise est divisée, parce qu’elle s’est toujours constituée sans projet fédérateur. Au juste, qu’avaient-ils de commun ces leaders des partis qui avaient créé le Frocad, l’Idc, et avant eux le Fpoc, le Collectif, ou bien d’autres ? A la vérité rien, sinon le rejet du président Sassou et de son système.

Tirant les leçons du passé, le rassemblement que nous sommes en train de créer se fonde d’abord et avant tout sur un engagement autour d’un programme minimal commun.

 L.D.B. : Pour préserver la paix au Congo, le chef de l’opposition a-t-il un rôle à jouer ? Et puis, le département du Pool retrouve petit à petit sa quiétude suite à l’accord du 23 décembre 2017. Quelles peuvent être vos impressions à ce sujet ?

P.T.M.: Ces deux questions peuvent être regroupées afin d’y répondre globalement.

Selon la loi déterminant le statut de l’opposition, le chef de l’opposition peut être consulté par le président de la République sur les questions d’intérêt national ou international. Cette possibilité d’échanger directement avec le président de la République ainsi que la place qui lui est réservée au sein des institutions nationales lui permettent de jouer un rôle certain, notamment dans l’apaisement du climat politique. De ce point de vue, oui. Je peux participer à la préservation ou à la restauration de la paix, comme c’est le cas dans le Pool.

Avant d’être hissé à cette fonction, et en notre qualité de député et de chef du premier parti de l’opposition, nous avons été de ceux qui, dès le déclenchement de la guerre du Pool, avaient fermement condamné l’usage de la force en proposant une solution négociée à la crise, hélas sans être compris. Et comme conséquence, d’avril 2016 à décembre 2017, soit près de deux ans, la persistance d’une guerre civile inutile avec des pertes considérables en vies humaines, destruction des infrastructures, sans ignorer les haines et les rancœurs qui ne s’effaceront pas de sitôt. Par ailleurs, comment ne pas se réjouir de la paix retrouvée dans ce département meurtri d’autant que nous n’avons eu de cesse d’en appeler à la fin des hostilités par le dialogue fécond et réparateur?

L.D.B:. Pouvez-vous nous dire un mot sur les dispositions que prend l’opposition dans la perspective des futurs rendez-vous électoraux ?

P.T.M.: L’élection présidentielle est le tout prochain rendez-vous électoral dans notre pays. Conformément à la Constitution, elle aura lieu, selon toute vraisemblance, en mars 2021. Mais, quoique capitale, cette échéance ne nous préoccupe pas encore. L’opposition que nous avons la charge de conduire est soucieuse avant tout de réussir son rassemblement et son organisation, afin d’asseoir une structure républicaine, unie et déterminée.

L.D.B. : Les pourparlers entre le Congo et le FMI semblent en bonne voie. Quel message adressez-vous au gouvernement ?

P.T.M.: La négociation d’un accord avec le FMI est généralement un aveu d’échec de la politique économique et financière de l’Etat. Selon toutes probabilités, l’accord avec le FMI sera obtenu. Nous osons encore le croire. Le Conseil d’administration apportera son appui à la mise en place d’un programme d’ajustement budgétaire et de restructuration de notre économie, afin de rétablir les équilibres macroéconomiques et de rendre notre dette soutenable.

 Mais, il y a un prix à payer pour y parvenir : le travail, la rigueur, le contrôle à tous les niveaux, la sanction sans complaisance contre les comportements déviants.  C’est le gage de la réussite de ce programme avec le FMI tant attendu par le peuple congolais, pour sortir notre pays du marasme économique actuel, aux conséquences sociales incalculables.

ADIAC

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