Economie, Politique, Société

La Stratégie Nationale de Développement de l’Economie Numérique du Ministre Léon Juste Ibombo : Un grossier pastiche qui manque d’ambition !

Ministre Léon Juste Ibombo

Par  Laurent DZABA

Il y’a un mois, M. Sassou Nguesso paraphait le décret n°2019-150 du 17 juin 2019 portant approbation de la stratégie nationale de développement de l’économie numérique, un acte exécutoire que son initiateur, le Ministre Léon Juste Ibombo présentait comme une vision qui devrait préparer le pays aux nouveaux défis et qui aurait pour objectifs d’améliorer le climat des affaires, permettre une croissance inclusive et entrainer la création de milliers d’emplois.

Le numérique, c’est un peu le mot à la mode aujourd’hui. Beaucoup de personne en parle sans pour autant savoir exactement ce qui se cache derrière ce vocable un peu savant, les dictionnaires ne donnent d’ailleurs pas une définition claire du mot. Le numérique est souvent associé au calcul, au nombre et surtout aux dispositifs opposés à l’analogique. Pour faire plus simple, ce terme englobe l’informatique mais aussi les télécommunications (internet, télévision, téléphonie mobile…) et bien d’autres domaines.

Le numérique fait parti de nos vies. Quand on utilise son ordinateur, sa tablette, son smartphone, ses applications whatsapp et autres, quand on effectue un achat sur internet ou encore quand on utilise les modèles économiques ou des technologies dans le secteur de la santé, l’environnement, les transports, l’industrie, les services, l’éducation, la sécurité et la mobilité, on est bel et bien dans le numérique.

Lorsque le pouvoir s’est fixé comme horizon l’année 2025 et publié sa stratégie pour le développement de l’économie numérique, nous étions en droit de nous attendre à l’effet « waouh » c’est-à-dire à un effet de surprise, d’admiration par rapport à la pertinence de l’analyse et des idées principales et fortes de ce texte. Malheureusement, ce qui allait faire rêver des générations de congolais ressemble à une compilation de mesurettes et à un plaidoyer pour la promotion des « goodies » pour adultes immatures. Cela fait plus penser au chien en plastique, placé sous le pare-brise d’une voiture et qui aboie de façon intempestive qu’à une véritable révolution numérique.

Même si l’on peut comprendre qu’à l’approche d’un remaniement ministériel, tous les « marcheurs vers le développement » multiplient les astuces et initiatives pour citer dans tous leurs textes le « fameux bâtisseur infatigable », il est par contre inadmissible et intolérable qu’un ministre puisse exclure (de ce projet de vingt-cinq (25) pages qui traite d’un plan quinquennal du numérique), les personnes en situation de handicap et ceux qui sont en perte d’autonomie, le secteur de la santé ou encore le télétravail (on pourrait citer d’autres domaines). L’économie numérique faut-il le rappeler représente « l’ensemble des secteurs basés sur les technologies de l’information et de la communication (TIC) en usages et en productions comme par exemple les vêtements, les banques, services en ligne, les administrations, les assurances, l’internet, les biens culturels,… ». Cela est une faute grave !

Dans le décret gouvernemental, il est question de « ouvrir des écoles (primaires) préparatoire – ne serait-ce qu’une par département pour l’apprentissage des TIC et rendre obligatoire l’usage du cartable électronique et de l’ordinateur, nouer des partenariats avec des écoles similaires à travers le monde et recevoir des enseignants étrangers de renom ».

Évidemment cela part d’un bon sentiment, mais on voit très bien que nos gouvernants n’ont pas tiré les leçons du fiasco du barrage d’Imboulou construit sans pour autant que les concepteurs ne puissent réfléchir sur la manière dont l’électricité allait être transportée vers les centres urbains, mais aussi du syndrome Hellot Mampouya Matson qui, pour résorber le déficit en tables-bancs dans nos établissements scolaires, avait passé une commande de tables-bancs en France d’une valeur de 9 milliards de FCFA (pour la rentrée des classes de l’année scolaire 2015-2016), un projet qui s’est terminé en eau de boudin.

Vouloir équiper nos élèves de tablettes, cartables électroniques et d’ordinateur d’ici l’année 2025 sans en avoir défini et développé le contenu est une absurdité sauf si l’on veut une fois de plus verser des milliards de F CFA aux entreprises étrangères, majors en développement d’applications.

Le Congo est en crise et c’est le moment de faire confiance au génie congolais. Il est temps de faire confiance aux jeunes développeurs congolais qui sont capables de relever ce défi, quitte à être accompagnés par des seniors. La transformation pédagogique et numérique, la personnalisation des parcours scolaires, le développement du contenu pour un accompagnement scolaire efficace, doivent se faire par des ressources locales.

Aussi, même s’il est intéressant de lister les projets West Africa Cable System (WACS), Couverture Nationale en Communication (PNC) et Central African Backbone-Composante Congo au titre du développement des infrastructures numériques et de télécommunication, il est néanmoins déplorable que les concepteurs de cette stratégie ne soient incapables de donner le taux actuel de couverture d’Internet et l’objectif qu’ils se fixent pour 2025. De même, il est navrant qu’ils soient animés d’une paresse intellectuelle au point de ne pas être capables d’identifier les déserts numériques et les moyens qu’ils se donnent pour les résorber.

Dans le même texte, le gouvernement prévoit de vulgariser et d’accroitre l’utilisation des TIC au sein des administrations. Là aussi c’est l’hôpital qui se moque de la charité. Quand on n’a pas été incapable de former les salariés et d’équiper l’administration congolaise et lorsque l’on n’est pas en mesure de donner le taux d’équipement de l’administration, cela ne sert à rien de faire des plans sur la comète. C’est de la poudre de perlimpinpin !

Heureusement, la frilosité et le pessimiste ambiant n’est pas la seule voix imaginable pour le développement de l’économie numérique au Congo. Il est temps d’amorcer la transformation numérique avec des projets plus ambitieux. Le numérique doit être un accélérateur de progrès économique et social, au bénéfice des populations du Congo.

Le temps est venu pour qu’il soit créé dans notre pays des espaces dédiés au numérique afin de permettre au public et surtout à notre jeunesse qui manque de moyens, de se familiariser aux outils numériques et de bénéficier d’un accompagnement personnalisé. Cela permettrait de lutter contre la fracture numérique et l’apartheid social.

C’est pour cette raison que la réflexion sur la transformation du numérique devrait être accompagnée d’un nouveau modèle d’aménagement du territoire et d’urbanisme qui permettrait de renforcer l’attractivité de nos villes et de nos départements et aussi favoriser le désenclavement par l’accès aux services en ligne, ce qui permettrait au bout de la chaine, de faciliter le quotidien de tous les citoyens et de pallier à certains obstacles liés à l’éloignement et aux divers coûts.

La transformation numérique est déjà en marche dans le continent. Certains pays africains comme le Nigéria, Kenya, Maroc et la Côte d’Ivoire ont fait depuis quelques années le pari du numérique et mis en place un secteur TIC relativement développé, avec des hubs et des incubateurs performants. Ces pays sont aujourd’hui dans une phase de transformation économique et sociale majeure qui permet la création de milliers d’emplois.

Afin d’ouvrir une nouvelle ère prometteuse et faire de l’économie numérique une opportunité de développement et d’ouverture de notre pays à l’international, le Congo doit mettre en place une stratégie qui tient sur un support à trois (3) pieds à savoir :
– L’élaboration d’une stratégie numérique avec un schéma directeur clair qui permet d’anticiper et d’intégrer les évolutions et les innovations des divers services. Cela permettra aussi d’identifier les véritables leviers de la croissance ;

– La mise en place des infrastructures numériques qui serviront de support au développement et à la transformation d’un environnement propice au « capacity building » dans les secteurs public et privé ;

– Formation et le développement des compétences. C’est le devoir de l’état de mettre en place un dispositif qui fera des connaissances digitales, un socle des compétences initiales pour tous les nouveaux employés. Aussi, la mise en place des startups et des joint-ventures dans notre pays nécessite des ingénieurs et des techniciens bien formés.

Le numérique dans notre pays, est d’abord l’affaire des populations les plus aisées. Cette discrimination ne facilite pas l’éclosion de créateurs de génie. C’est pour cela qu’il est nécessaire d’organiser chaque année un forum du numérique qui serait le point focal de rencontre entre les professionnels du secteur (qui pourront organiser des ateliers et conférences) et le grand public. Cela devrait être une véritable source d’inspiration pour nos jeunes.

Si nous voulons que nos plus grands hôpitaux soient dotés de salles dédiées à la télémédecine, que nos patients qui souffrent des maladies chroniques soient équipés d’un carnet de santé connecté et sécurisé ou d’une identité numérique qui permettrait un suivi médical efficient, que notre culture et notre patrimoine soient valorisées à travers le numérique, que nos grandes entreprises et notre micro-industrie concurrencent celles des pays avant-gardistes dans l’innovation et le numérique, que le Big Data et l’Intelligence artificielle ne soient plus des rêves inaccessibles, le gouvernement doit mettre en place une politique plus ambitieuse et investir massivement dans les projets d’avenir en respectant les 3 piliers cités plus haut. C’est le prix à payer pour une transformation numérique au Congo.

Pour mener à bien un tel dessein, le rôle du gouvernement serait aussi d’inciter les banques à jouer le jeu et prendre des risques afin de permettre aux incubateurs dignes de ce nom de faire émerger des champions nationaux qui pourraient se lancer dans le développement de nouveaux services et usages répondant aux évolutions sociétales. La mise en place d’un dispositif d’accompagnement et de financement des startups digne de ce nom, voilà un sujet qui devrait intéresser nos gouvernants.

Comme l’a dit Jean-Marie Descarpentries « au lieu de planifier l’imprévisible, rêvons ensemble le futur » et donnons-nous les moyens de le mettre en œuvre.

Notre seul combat et ultime rêve c’est de redonner à chacun toute sa dignité et de contribuer au bien-être de l’ensemble de notre peuple.

Ensemble, pour un Congo libre et prospère. Plus jamais sans nous. Que Dieu bénisse le Congo.

Laurent DZABA

Laurent DZABA

Ingénieur Numérique, Innovation & Intelligence Artificielle Diplômé en Economie Financière
Président du Mouvement Panafricain et Citoyen « Bougeons-Nous »

 

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