Politique

L’agenda européen est annoncé, mais la France en finira-t –elle avec la Françafrique ?

Par:  Magloire NDOBA

LES RELATIONS OCCIDENT-AFRIQUE,  ORIENT-AFRIQUE, AFRIQUE-AFRIQUE  ET LE « NOUVEAU PARTAGE DE L’AFRIQUE »

« La Mondialisation, les mondialisations et ‘Nous’ »    

Les 29 et 30 novembre 2017, Abidjan, en Côte d’Ivoire, aura vu se tenir une singulière rencontre de chefs d’Etat, de gouvernement  et de diverses institutions d’intégration régionale : le 5ème Sommet Union Africaine (UA)-Union Européenne (UE). Un Sommet que l’on croyait  sinon hypothéqué par le problème afro-africain de la reconnaissance de la République Arabe Saharaouie, du moins renvoyé aux calendes grecques car les premiers quatre Sommets du même nom étaient chaque fois incertains et apparaissaient comme des équivalents du fameux Sommet Afrique-France.

Il n’est pas inintéressant de relever le fait que, de tous les pays européens, la France est celui qui reste au premier rang des manœuvres diplomatiques pour exister aux yeux des Africains. L’agenda français est connu. En novembre 2017 Ouagadougou aura vu le Président français Emmanuel Macron dans l’art de communiquer, avec un discours  qui pourrait avoir été un autre « Discours de Dakar » après celui, blâmé, du Président Nicolas Sarkozy, et celui, loué, du Président François Hollande. Mais, bien qu’attendu les 13 et 14 novembre 2017  à Dakar pour le Forum International de Dakar sur la Paix et la Sécurité  en Afrique, le Président  Macron semble avoir préféré se distinguer de ses deux aînés et prédécesseurs  tout en courant le risque de prononcer un « Discours de Ouagadougou » qui, au nom du principe du respect de la souveraineté des Etats indépendants, n’aura peut-être pas pu faire le minimum qu’avait fait le « Discours de Dakar » du Président Hollande appelant  les Présidents africains à ne pas se  transformer en Présidents à vie et à ne pas tripatouiller la Constitution à cet effet.

Business, sécurité, migrations, sous l’angle des intérêts stratégiques de la France d’abord : des thèmes « macroniens » qui sont au fondement d’une doctrine que le Président de la République française a présentée lors de la Conférence des Ambassadeurs, en août 2017 par une la formule suivante : « la politique des 3 D » – Défense, Développement et Diplomatie.                                     Être présente en Afrique en duo  avec l’Allemagne dans le cadre de l’affirmation de l’Union Européenne et de l’Occident dans le monde : voilà le second  volet de la vision explicitable derrière la communication de la France officielle avec Emmanuel Macron.

Un troisième volet est à distinguer : le rôle attribué à la jeunesse dans le développement … des marchés. La démarche opérationnelle est perceptible : s’appuyer sur la jeunesse d’une population africaine qui constituera 25% de la population totale de la planète en 2030 et l’appeler à faire des miracles grâce à la création d’entreprises et de startups sans tenir compte des violations des droits humains et de la persistance des systèmes oligarchiques, claniques et criminogènes. Des systèmes comme ceux des deux Congo – celui du Général Denis Sassou Nguesso au Congo (Brazzaville) ou celui de Joseph Kabila au Congo (Kinshasa).

Après son « Discours de Ouagadougou », s’agissant des droits humains, de la démocratie et de la bonne gouvernance, qui est le domaine privilégié à juste titre par la jeunesse africaine, le Président Macron ne s’en tiendra-t-il pas à la limite qu’il a explicitement présentée lors du séjour officiel du Général Sissi, le chef de l’Etat égyptien en France , en octobre 2017, à savoir : le respect de la sacro-sainte règle de la souveraineté de chaque Etat ? Mais à qui profite cette règle, aux yeux de la jeunesse africaine qui a la naïveté tolérable de clamer que « la France est la patrie des Droits de l’Homme » ?                                               Très probablement, dans ce domaine et durant son mandat, jusqu’à nouvel ordre, le Président Macron imitera le Président Hollande.  Celui-ci qui restera dans la mémoire collective des démocrates de toute l’Afrique, le chef d’Etat français ayant donné le feu vert, en 2015, au projet de Président à vie de Denis Sassou Nguesso au Congo( B), en récusant son propre « Discours de Dakar » et  en foulant aux pieds les règles de l’Organisation Internationale de la Francophonie ainsi que la Charte Africaine de la Démocratie, des Elections et de la Gouvernance.

Pour les jeunes africains (et pas seulement eux) le comportement de l’Etat français n’est-il pas celui de gestionnaire du statu quo en faveur de la Françafrique ? Et la France officielle n’est –elle pas perçue comme une puissance « suiviste » face aux crises politiques  de ce dernier semestre de l’année 2017 en Afrique ? Suiviste, comme l’Union Européenne, derrière les Etats-Unis dans la crise qui a fait plus d’une dizaine de morts en un mois de manifestations au Togo ? Suiviste derrière le chef d’Etat de facto qui  a refusé l’alternance démocratique prévue par la Constitution de son pays et qui règne par la terreur et par la corruption dans tel ou tel pays ( le Burundi, les deux Congo, le Rwanda) ? Suiviste, derrière les Etats-Unis, face à la crise politique qui va rendre le Kenya ingouvernable à court terme ? Une France officielle impuissante en République centrafricaine et qui  l’est autant face à la « sécession » symbolique de la partie anglophone du Cameroun le 1er octobre 2017 ainsi qu’aux yeux des démocrates du Gabon et du Congo (Brazzaville) toujours mobilisés pour ne pas reconnaître comme « Président élu » depuis 2016, ici, Monsieur Ali Bongo, et là, le Général Sassou Nguesso, ces deux derniers étant reconnus comme des piliers de la Françafrique. Une France officielle qui se fait hésitante lorsqu’au nom du respect de la « souveraineté » et dans l’impossibilité de reconnaître  le rôle de « pompier- pyromane » de l’Afrique Centrale que joue un homme installé comme chef de l’Etat depuis plus de trente ans au Congo (B) – en dehors de la période de la démocratie ,de1992-1997 – , elle, la France officielle, cède du terrain à une fantomatique médiation de l’Union Africaine conduite par le même Général Sassou Nguesso face à la grave crise politique systémique en Lybie , crise impliquant la France et la Grande Bretagne dès l’origine, cette crise dont résulte un véritable « Etat failli » ?

Un autre problème mobilise une bonne partie de la jeunesse africaine face à la France officielle : celui du Franc CFA. Du côté des élites progressistes d’Afrique et de France, quelles conséquences devrait-on tirer du constat selon lequel une partie de la jeunesse imagine  l’activiste Sémi Kéba dans le rôle de héros en tant que pourfendeur d’une Zone Franc – Françafrique ? Quelles conséquences devrait-on tirer du fait que le Président Alassane Ouattara de Côte d’Ivoire ne voit que l’extension de la Zone Franc comme issue suite au constat d’échec provisoire du projet de création, en 2020, d’une monnaie commune des pays de la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest ( CEDEAO), constat d’échec provisoire établi en octobre 2017 par la task force composée des chefs d’Etat de la Côte d’Ivoire, du Niger et du Nigeria ?

Il est urgent, du point de vue de la jeunesse africaine, de rappeler au Président Emmanuel Macron sa promesse de campagne : l’ « Aggiornemento »  en ce qui concerne la Françafrique. Le Conseil Présidentiel pour l’Afrique s’en occupe-t-il?

Les think tanks et leurs lumières : pour les valeurs et les intérêts de qui ?

En fait, en étant le chef d’Etat occidental le plus actif  sur le terrain africain en ce second semestre de 2017, le Président français aura indiqué le sens d’une histoire qui s’écrit et se fait comme l’expliquent clairement deux des meilleurs think tanks occidentaux qui ont été appelés à faire tout récemment des recommandations sur l’avenir des relations entre la France et l’Afrique, pour le premier, l’Institut Montaigne, et sur l’avenir des relations entre l’Union Européenne  et l’Union Africaine, pour le second, l’International Crisis Group.   Les titres des rapports de ces deux think tanks disent tout sur le sens de l’hypothèse de « nouveau partage » que nous avançons : le partage des marchés africains.

Prêts pour l’Afrique d’aujourd’hui ? Tel est le titre du rapport de 132 pages qu’a publié en septembre 2017 l’Institut Montaigne, un think tank libéral voire néolibéral qui compte parmi les meilleurs du monde pro-business en France.            Pour l’essentiel, on y trouve moins un appel pour accorder plus de prêts à affecter au développement de l’Afrique qu’une alerte insistante afin d’adopter un nouveau discours  français sur (et pour) l’Afrique : le restart – toujours en anglais dans le texte qui est en français, de bout en bout. La recommandation numéro 9 du rapport  est précise sur ce qui est ainsi présenté comme une mission: « Promouvoir un « discours de restart » de la France en Afrique porté par les pouvoirs publics, afin de libérer nos entreprises d’une charge historique et politique qui handicape leur développement sur le continent. Ce discours de restart doit libérer les énergies et favoriser l’accès des entreprises françaises aux marchés africains » ( page 145).

On hésite à traduire restart par le mot français « nouveau départ ».  Mais c’est précisément ce mot français qui est retenu dans la version française du rapport publié plus tard par l’International Crisis Group, think tank basé à Bruxelles. A lire : Nouveau départ pour les relations entre l’Union Africaine et l’Union Européenne ( Rapport Afrique Numéro 255 publié le 17 octobre 2017, 47 pages). Ce rapport recommande la mise sur pied d’ « partenariat rationnel, fondé sur les intérêts de chacun ». Et ceci, dix ans après la signature de la stratégie conjointe UA –UE  et alors que ces relations en arrivent «  à la croisée des chemins ». En effet, on est à la croisée des chemins si l’on constate les trois tendances suivantes que ce rapport oublie de distinguer spécifiquement tout en évoquant certains de leurs aspects sans la cohérence requise.                       Les  tendances décisives que sont , en effet : primo, la fin prochaine, en 2020 des Accords de Cotonou en matière de coopération entre l’UE et le monde en développement ; secundo, la prévalence des problèmes de paix et de sécurité dans un contexte renouvelé par l’avènement du « terrorisme international » tout particulièrement dans le Sahel, c’est-à-dire dans une proche zone  géostratégique pour les intérêts de l’Occident, notamment ceux de l’Europe méditerranéenne ; tertio, la présence active, en Afrique,  des intérêts des pays d’Orient qui, de leur côté, ont chacun , son « Sommet » avec l’UA ( la Russie, la Chine, l’Inde,  le Japon, la Turquie, voire l’Indonésie).

Le « nouveau partage » par le « développement …des marchés » et/ou par la « sécurité internationale » : « insiders » et « outsiders »

En attendant de voir l’œuvre de l’administration Trump, les Etats-Unis sont-ils aux abonnés absents en Afrique, si l’on excepte les sorties périodiques au sujet  de la République Démocratique du Congo et même si l’on voit l’avantage pourtant anormal qu’il y a à mobiliser sur le terrain africain l’Ambassadrice de ce pays aux Nations Unies? Pas si sûr, puisque la première puissance économique et militaire mondiale reste le chef de file de l’Occident, l’Union Européenne étant fragilisée depuis le Brexit. De surcroît, la mort récente de soldats américains victimes des « djihadistes » au Niger, n’est-ce pas une raison de plus pour justifier une plus grande  présence militaire et sécuritaire étasunienne en Afrique ? Un partage « sécuritaire » de l’Afrique, le Sahel revenant en partie aux Américains en plus de la Corne de l’Afrique où Djibouti est le carrefour de toutes les grandes puissances militaires, y compris la Chine ?

Hormis la présence militaire avec l’Africom, il serait curieux de voir le comportement des Etats-Unis face à la ruée vers le développement… des marchés africains. Alors, en économie ce serait « Out of Africa !» [Hors d’Afrique !] du côté du Président Trump, « Inside Africa ! » [ A l’intérieur de l’Afrique]du côté du Président Macron doublé de la Chancelière allemande en VRP des patrons européens ? Hypothèse plausible à court terme et non à moyen et long termes, tant l’incertitude est régnante : les insiders  occidentaux seront des Européens conduits par le couple franco-allemand en concurrence avec des insiders venus d’Orient, étant donné que les Américains font le choix d’être des insiders en matière de sécurité et des outsiders par rapport aux marchés. Car à court terme visiblement– et il faut le faire savoir- sous l’administration Trump, le Président champion de l’ « America first ! » qui sait mieux que quiconque décliner la formule « Business as usual », la présence de la première puissance étrangère ne sera économique en Afrique qu’à la marge, à l’exception des marchés antérieurement gagnés et qui sont à consolider. Une telle perspective est encore plus certaine dans les pays de la Communauté Economique et Monétaire d’Afrique Centrale (CEMAC) où les acteurs stratégiques américains partageront avec le Fonds Monétaire International des cauchemars sans précédent en raison des mensonges d’Etat que le Congo (B) ne cesse d’utiliser comme arguments dans une négociation dont l’échec ou le demi-échec pourrait hypothéquer le difficile processus d’intégration régionale évalué récemment en des termes mitigés au Sommet de Ndjaména.

Quant à la présence étasunienne auprès des populations et des leaders en lutte contre les dictatures et contre les processus de dévolution dynastique, les jeunes d’Afrique seraient-ils encore aussi naïfs pour se croire aux temps de l’auteur de l’excellente autobiographie intitulée « Le rêve de mon père », les temps du rêve partagé avec Barack Obama au travers de sa formule devenue proverbiale au sujet des institutions, des hommes et de la force ?Et pourtant, le message de De la démocratie en Amérique ( le livre – phare de Tocqueville) mobilise de plus en plus les citoyens Américains, y compris des électeurs du successeur d’Obama, ce dernier qui restera le premier Président américain à avoir organisé un Sommet des chefs d’Etat Afrique-Etats-Unis et à avoir soutenu ouvertement des révolutions progressistes en Afrique (Tunisie, Egypte, Burkina Faso).

 On le perçoit : des questions ne cessent  et ne cesseront de se poser en ce dernier trimestre de 2017 dans le contexte du Sommet UA-UE qui voit la Côte d’Ivoire revenir sur les devants de la scène des relations Occident-Afrique, comme à l’époque du créateur des mots et des choses de la « Françafrique »,   le Président Félix Houphouët- Boigny. Une publication collective attendue  le 10 décembre 2017 aidera à avancer et dans le questionnement et dans les réponses : Afriques, Panafrique  (ouvrage coordonné par Dr Christophe Bastid et Patrick Bey). Un livre riche en documents et où l’on trouvera notamment les analyses du Congolais Mingwa Biango, fondateur du site www.congo-liberty.com , et du Congolais qui est l’auteur du présent article. Un article dont la suite viendra en deux temps sous la forme d’une version adaptée de la chronique à paraître dans les prochains numéros du magazine mensuel panafricain Matalana -Le temps de l’Afrique : « La Mondialisation, les mondialisations et ‘Nous’ ».

Par : Magloire NDOBA

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