International, Politique

Leçons Kinoises

Par : Hervé MAHICKA

La crise kinoise est loin d’être terminée, mais que de leçons nous assène t-elle ! La première est certainement celle produite par la défection de certains à l’accord de Genève. Le volcan Fayulu qui en est né, nous confirme que lorsqu’on est uni et que l’on se désigne un porte-parole, on lui confère indéniablement une force redoutable. Savoir s’effacer pour le collectif, ou déléguer lorsqu’on est empêché est une force.

La seconde leçon est de voir des hommes qui se dédisent aussi facilement, sans gêne, revenant sur une signature engagée et espérer capter la confiance du peuple. Ce peuple a préféré donner massivement sa confiance à un presque inconnu, soutenu par des absents, mais qui a la légitimité d’être sorti d’une primaire même s’il n’y avait que 4 votants à celle-ci. Il y’a de quoi penser pour pousser la réflexion, comme l’a dit le journaliste Ziad Limam sur France 24, que ça prouve que l’élection au suffrage universel n’est peut-être pas nécessaire pour avoir une légitimité, surtout en Afrique où elle est trop couteuse, trop risquée et aux résultats trop difficiles à confirmer. Une dizaine de notables réellement représentatifs suffiraient finalement à voter un président de la république en qui le peuple se reconnaitra sincèrement et massivement. Fayulu s’est retrouvé par ce vote de 4 personnes comme vainqueur d’un premier tour et ce pays de 2,3 millions de kilomètres carrés, 80 millions d’habitants, 452 ethnies, s’est massivement reconnu en lui, reléguant les autres en outsiders. Les arguments des déserteurs de l’accord n’ont pas fait le poids devant le peuple : base, implantation, ancienneté, popularité, complot maçonnique j’en passe et des meilleurs…

Il faut souligner également le rôle déterminant de l’église catholique, qui par sa menace de détenir les vrais tendances, a fini par faire reculer Kabila à proclamer son poulain vainqueur, même si au final, il a glissé une peau de banane au système. L’Eglise catholique a prouvé qu’elel est la seule société civile crédible et organisée, et au delà des ames, a donné sa participation à l’organisation de la cité.

Félix Tshisekedi donc a fini par être nommé président de la république au mépris des votes populaires (l’ONU attend toujours les PV) et suite à un accord [quasiment tout le monde le reconnait aujourd’hui]. Certains en tirent une leçon d’adresse politique, mais c’est sans doute parce qu’ils sousestiment l’importance de la légitimité dans le jeu du pouvoir, de l’autorité et de l’exercice de la souveraineté. Toutefois, ces barons de la kabilie qui ont signé avec lui sont déjà contestés en leur sein. Comment ses nouveaux alliés pourront-ils se fier aux engagements de cet homme à la signature fragile? Alors qu’ils avaient reconnus les résultats jeudi, le parti au pouvoir jusque là a déposé un recours à la cour constitutionnelle ce samedi selon la presse locale. Si l’élection était est invalidée, cela prolongera de fait le mandat de Kabila jusqu’à l’élection du nouveau président à l’issue d’une nouvelle élection. La cour a aussi l’option du recomptage, l’option de rejeter tous les recours et celle de prolonger les élections là ou elles ont été annulées. Mais la cour est kabiliste avant tout et elle fera ce qu’ON lui dira de faire.

Si de nouvelles élections doivent être organisées ça ne sera pas avant un an. Je me demande si Félix appelera une nouvelle alliance de l’opposition pour le battre, ou il dira avoir été envouté en négociant avec Kabila pour se racheter une virginité nouvelle.

Si Tshisekedi est maintenu, l’histoire bégaiera car il se retrouvera dans la position de Kasa-Vubu en 1960 qui était président avec une majorité parlementaire aux mains du MNC de Lumumba. Kasa finira par destituer Lumumba, dissoudra l’assemblée, et les élections nouvelles apporteront une autre force, celle de Moïse Tshombe. Kasa imposera le premier ministre de sa convenance, minoritaire au parlement, et c’est profitant de cette querelle que le général Mobutu s’emparera du pouvoir le 24 novembre 1965.
L’article 148 de la constitution actuelle de la RDC confère en effet au président le droit de dissoudre l’assemblée nationale un an après une élection. Le FCC qui vient de s’offrir les deux tiers de l’assemblée (parfois les bulletins ne sont même pas encore dépouillés mais la CENI a proclamé les vainqueurs) à des raisons de craindre que Tshisekedi en use contre eux 2020. Tshisekedi serait d’ailleurs ridicule de ne pas le faire au risque de passer 5 ans avec les mêmes pouvoirs que Miss Congo. Trop de militant de son parti attendent de gérer le pays depuis le début des années 1980, qu’ils n’accepteront pas de se contenter de quelques postes à la présidence. Sachant que c’est le Président de la République qui nomme le président de la CENI, et qu’on sait désormais qu’on a à faire à un homme peu scrupuleux du respect des normes électorales (puisqu’il peut négocier son mandat en foulant au pied le choix du peuple), tout porte à croire qu’il n’hésitera pas à imposer sa majorité au parlement par tous les moyens. Cette fois ci on annoncera les élus avant même le jour du vote. Il en est capable, plus rien ne peut surprendre de lui. Quant aux généraux dans ce pays très armé, qui viendront « pour rétablir la démocratie » comme Mobutu, on a l’embarras du choix.

Si par miracle la cour constitutionnelle acceptait le comptage de Fayulu et le proclamait président, il se retrouvera devant le même dilemme des législatives, et une dissolution attendue pour 2020. Le FCC aux méthodes connues ne laissera pas faire, d’autant que Fayulu viendra au pouvoir avec leurs pires ennemis. La différence est peut-être que Fayulu viendra avec une légitimité. A lui de jouer franc jeu ensuite pour la reprise des législatives, s’il en est capable. On ne peut rien jurer, les gens changent tellement…

Le scénario souhaitable pour le respect des lois et le bien du peuple je préfère ne même pas l’évoquer tant la fourberie, la concupiscence, la tricherie éhontée des acteurs en jeu ne laissent aucun espoir de bon sens.

Et enfin, peu importe l’issu de cette crise, les débats et soutiens que nous avons vu et eu ont permis à chacun d’ identifier ceux qui sont capables de soutenir ces multiples forfaitures. Ceux qui du jour au lendemain sont devenus de fervents défenseurs des théories d’Innocent Péa comme quoi il faut violer les lois quand on a la chance d’avoir des dirigeants providentiels, il faut reconnaitre les perdant sans preuve et sans discuter, il faut fermer les yeux sur les processus électoraux ou des candidats sont empêchés de battre campagne, bastonnés et les militants tués à balles réelles, il faut traiter d’ingérence tout appel à la démocratie, puis croire comme parole d’évangile aux CENI de ceux qui ont pris le pouvoir par les armes alors qu’ils sont incapables de publier des procès verbaux. Ouf !!!
Il y’a aussi ceux qui [de bonne foi souvent] ne voient pas plus loin que l’occupation d’un poste ou le soulagement de la fin d’un régime honnis alors qu’avec les législatives il est loin d’être hors jeu.
Et enfin ceux qui ne sont pas prêts à s’accommoder des démocratures tropicales tel que la RDC vient d’en donner un des exemples les plus piteux.

 

  Hervé MAHICKA

Un commentaire

  1. Voila une analyse bien elaboree. Sans subjectivite et mesquinerie. En tout cas, nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge. Ceux qui pensent que Kabange a lache le morceau à Fatschi aussi facilement n’auront bientôt plus que leurs yeux pour pleurer.

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