Justice, Politique

Lettre ouverte à Maître Éric Dupond-Moretti : Le Ponce Pilate de Sassou Nguesso

Maître Éric Dupond-Moretti : Le Ponce Pilate de Sassou Nguesso

Par :  Patrice Aimé Césaire MIAKASSISSA

 

Cher Maître,

Si tel est votre choix de participer à la mascarade judiciaire du Congo-Brazzaville, les cours révolutionnaires de justice de sinistre mémoire pour les Congolais, cette missive s’adresse à vous. Vous auriez souhaité que ce procès ne soit pas médiatisé ; Par contre nous avons choisi de le médiatiser. Aucune justice dans un monde civilisé ne peut s’exercer à l’ombre du peuple et des consciences.

En préambule pour vous resituez le contexte, je dirai que le Congo-Brazzaville n’est pas un État de droit mais une dictature. Et c’est là que commence la difficulté d’un avocat de défendre un État voyou (rogue state) devant un tribunal acquis d‘emblée à la cause du dictateur Sassou.

C’est avec respect et interrogation que j’apprends votre présence au Congo-Brazzaville pour porter l’estocade à la crucifixion du Général Jean-Marie Michel Mokoko. Respect pour la profession d’avocat qui consiste à défendre toutes les causes. Et c’est là votre mérite. Mon interrogation, c’est mon incompréhension de votre présence dans un simulacre de procès dont on sait que l’État est juge et partie. Est-ce là une façon de vous singulariser vous qui jadis défendiez des personnes sans le sou, la veuve et l’orphelin ?

C’est Albert Einstein qui disait : « Le monde est dangereux non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. » Le peuple congolais tout entier crie : mais que diable va-t-il faire dans cette galère ? La défense de cette cause de la barbarie congolaise par vous aurait été digne si elle avait été gratuite. Mais toujours est-il, il faut que tout le monde se serve au passage dans un pays qui n’a ni eau potable pour tous ni électricité.

Vous êtes celui qui par sa gouaille fait vibrer les tribunaux français ; Qui choisit au crépuscule de son art l’argent pour ses vieux jours plutôt que sa contribution à l’humanité. Oui Maître, toutes les causes sont défendables. Mais dans ce cas d’espèce, vous participez à la perpétuation d’une des plus grandes dictatures terrestres du XXIème siècle. Cette dictature qui affame ses enfants, viole ses femmes, tue ses hommes et bâillonne les libertés individuelles en assassinant le processus démocratique amorcé dans notre pays depuis 1991.

Oui, c’est cette démocratie dans votre pays la France, bien que système politique imparfait, qui vous a permis d’exercer sereinement votre métier. Ce même métier d’avocat est risqué au Congo-Brazzaville car certains de vos collègues passent par la case prison pour avoir osé l’exercer en toute indépendance.

Une justice suppose l’équilibre des droits entre la partie civile et la défense. Ne participez pas à la déstructuration de l’État de droit que nous autres démocrates et républicains congolais s’employons à bâtir. C’est désormais votre conscience qui guidera votre décision de jouer le rôle de Ponce Pilate de l’histoire judiciaire congolaise pour crucifier Jean-Marie Michel Mokoko. Au moins, Ponce Pilate prit sa décision sans être rétribué.

Il est des Hommes qui servent l’humanité au sens noble du terme et d’autres qui profitent du malheur des autres. Les sous que vous allez recevoir du dictateur Sassou seront teintés du sang des congolais morts pour la liberté. Même démonétisés, vous sentirez toujours et à jamais ce sang qui vous rappellera que toutes les causes ne sont pas défendables. Aller défendre cette dictature au nom du sacro-saint principe de votre métier est louable. Mais sachez dorénavant que vous allez perdre l’estime, cet état qui fait que l’on se sente utile par les autres. Le peuple congolais crie encore son désespoir de vous voir vendre votre âme au diable, l’artisan de notre malheur collectif.

Les avocats congolais sauront relever le défi car le droit comme toute autre science est universel. Et par ailleurs, personne n’a le monopole du savoir en dehors des leaders d’opinion qui croient l’avoir.

Maître, ne soyez pas surpris si suite à votre passage au Congo-Brazzaville, des Congolais sont condamnés à mort. A moins d’avoir négocié l’exclusion de cette sentence pour votre participation. La mort n’est pas que physique. L’homme qui a loué vos services est si roublard que tel un boulanger il va vous rouler dans la farine après avoir obtenu votre participation à ce simulacre de procès. Il est encore des contrées en Afrique où l’on croit que seul l’Homme Blanc que vous êtes est porteur de la bonne parole donc de vérité. Ainsi, vous devenez l’avocat alibi à l’insu de votre propre gré. Cette parodie de défense vous relègue dans le monde « d’une science sans conscience qui n’est que ruine de l’âme » comme disait Rabelais.

Ce n’est pas de votre plaidoirie qu’ils veulent mais de votre aura qui donnera à ce procès stalinien le label occidental sinon que français d’une justice respectant les droits de l’Homme. N’oubliez pas que le Juge congolais est au service et la botte du tyran. Seul lui décidera du jugement.

Le peuple congolais est conscient que son salut ne viendra pas de l’extérieur. Car, des rapaces s’acharnent avec la complicité de certains des nôtres, à dépecer les restes de notre État moribond. Mais, tel un phénix, le Congo-Brazzaville renaitra de ses cendres.

D’un avocat venu du pays de la déclaration des droits de l’Homme, votre acte est vu par le peuple congolais comme un coup de poignard dans le dos d’une démocratie naissante. Le prochain à défendre sera-t-il Kim Jong-un, le dictateur de la Corée du Nord ? Peut-être seriez-vous plus sensibles à la cause des Coréens du Nord pour des raisons colorimétriques.

Le paradoxe pour l’état congolais, qui n’en est pas à un près, c’est de faire appel à vous pour le défendre face aux millions de congolais, et ceci aux dépends d’avocats congolais aussi talentueux. C’est tout simplement parce que vous êtes la caution morale de la Françafrique. Ceci est une conception archaïque de la justice pour un pays indépendant depuis 57 ans et notre infinie tristesse. Vous livrerez ainsi la tête de Jean-Marie Michel Mokoko sur un plateau d’argent au régime de terreur du Congo. Votre action s’apparente à enfoncer des portes ouvertes car à vaincre sans péril, l’on triomphe sans gloire.

A travers cet acte, vous participez au déclin et à la décadence du système judiciaire français qui s’éloigne des droits de l’Homme au profit de la finance. N’ayez pas le destin d’Icare qui en voulant se rapprocher du soleil se brûle les ailes.

La France perd ses grands Hommes politiques, et aussi ses intellectuels jadis lumières pour éclairer la conscience du monde dans un pays de liberté, égalité, fraternité. Défendre les biens mal-acquis par certains avocats tout en défendant le dictateur par d’autres est le nouveau paradoxe français. Dans ce fouillis même une chatte n’y retrouverait pas ses petits.

C’est Stefan Zweig qui écrivait : « On peut tout fuir, sauf sa conscience. »

Bon vent Maître.

Patrice Aimé Césaire MIAKASSISSA

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*