Economie, Politique

Quel paradigme économique après le COVID-19 ?

Jean-Pierre Banzouzi

Quel paradigme économique après le COVID-19 ?

Par Jean-Pierre BANZOUZI

La pandémie du Covid-19 a révélé les faiblesses des modèles économiques dont la conception de la valeur est fondée sur le libéralisme dont la mondialisation est la version finie de ce système de valeurs, piloté par une minorité de consortiums et de monopoles qui en dictent les ajustements.

La course à la rentabilité systématique au détriment de l’humain dans tous les domaines sociaux et sanitaires, a conduit certaines nations d’Europe centrale et les nations de l’Amérique du nord à se rendre compte de la limite de ce paradigme. Les pays d’Afrique centrale – mis sous tutelle par ce système de valeur à travers les institutions de Bretton Woods converties au libéralisme.

Ces pays d’Afrique centrale, qui peinent à se développer et à offrir à leurs populations un mieux être. Empêtrés dans des programmes d’ajustement structurels récurrents couplés à la mauvaise gouvernance des dictatures infâmes imposés aux africains par ces mêmes institutions internationales, ces pays s’enfoncent inexorablement foudroyés par la pandémie par manque d’infrastructures sanitaires. Leurs ressortissants sont vilipendés à travers le monde comme des pestiférées et des porteurs de virus sans assistance (le cas chinois).

En revanche les pays scandinaves – le Danemark, la Norvège, la Suède, la Finlande – qui ont des politiques sociales différentes et plutôt efficaces ont pu (pour le moment) amortir la charge émotionnelle de la pandémie.
L’histoire de la pensée économique nous renseigne sur les paradigmes autour de la valeur depuis au moins les mercantilistes, les physiocrates, les classiques, en passant par les néoclassiques, le marxisme jusqu’au keynésianisme. La science économique contemporaine a souvent oublié de revisiter ces philosophies parce qu’elle est obnubilée par la technocratie économique et la finance tout azimut.

Dans l’Egypte antique déjà, la bible nous parle de joseph administrateur en chef chargé de gérer la crise économique à cette époque. Joseph fit d’importantes réserves de nourriture. Pendant les années de famine, ses entrepôts fournirent du blé à l’Egypte. Il déclara lui-même « j’ai donné du pain à l’affamé et des vêtements à celui que j’ai trouvé nu »  propos qui peuvent être interprétés comme la preuve de l’existence en Égypte d’une certaine conception de l’Etat (État-providence). L’idée d’un État planifiant tous les aspects de la vie économique par la création et l’entretien des infrastructures (système d’irrigation) pour assurer la richesse agricole du pays. La dynamique de construction de la science économique indique la traversée de ces différents paradigmes qui ont été la conséquence d’évènements sociétaux majeurs, depuis l’antiquité, le moyen âge jusqu’à la révolution industrielle. L’économie esclavagiste instituée à travers le code noir érigé par Colbert à la fin du 15ème siècle (1685) marquait déjà un tournant dans les civilisations humaines en ce sens que le droit de propriété s’étendait désormais à l’être humain considéré comme un bien meuble et négocié comme du bétail dans les différents comptoirs. Ce paradigme a marqué au fer rouge de manière indélébile l’Afrique et surtout le basin du Congo par la destruction des Empires précoloniaux (ex Le royaume Kongo).

« L’abolition » de l’esclavage orienta dorénavant le négoce des Etats européens vers d’autres formes de prédations, le colonialisme et le colbertisme à travers des expéditions militaires dans le bassin du Congo à la recherche des métaux précieux et de nouvelles terres(Stanley, De Brazza). Les villes comme Nantes, Bordeaux, Marseille, Le Havre doivent en partie leur prospérité à ce mercantilisme érigé en système économique dominant. Le retour aux valeurs de la terre impulsé par Quesnay dans la moitié du 16ème siècle (1760) marque le développement de l’agriculture comme le nouveau paradigme de la richesse des nations.
Mais la poussée démographique en Europe à la fin du18ème est l’autre évènement majeur qui viendra chambouler les certitudes des physiocrates. L’Angleterre sera la locomotive de la révolution industrielle et du progrès technique, deux étapes majeures qui placeront l’humanité dans le rapport Capital-Travail comme principale source de création de la valeur. Les critiques marxiennes du capitalisme dévoilèrent les problématiques inhérentes à ce système d’exploitation en mutation permanente, système ébranlé par plusieurs évènements successifs, la crise de 1929, les différents chocs pétroliers, les crises financières, la guerre froide etc.  Ces crises ont préfiguré l’intervention des Etatsminimisée entre temps par ces capitalistes en position de force.

Aujourd’hui le libéralisme a repris le dessus dès la sortie des crises, rendant anecdotique le domaine social compte tenu de la suppression de plusieurs services publics et de la privatisation des secteurs stratégiques. La mondialisation a exacerbé la sous-traitance au point de délocaliser des pans entiers de l’industrie. Or la révolution numérique ne permet plus la rétention de l’information de la part des trusts monopolistiques qui doivent user de stratagèmes et d’esquives, car chahutés par les organisations non gouvernementales qui tirent la sonnette d’alarme.

Le covid-19 vient questionner une fois de plus l’économie politique et remettre en question les certitudes du libéralisme mondialisé qui a mis la marchandisation donc le profit au sommet de sa gloire. Le risque de revenir au colbertisme tant l’humain est relégué au second rang. Cette pandémie révèle la fragilité de la civilisation actuelle qui ne tient qu’à un fil ainsi que l’affirme Pierre Rabbi « cette crise sanitaire est une leçon magistrale, l’homme n’est pas tout puissant face à la Nature». Il convient de redéfinir les notions même de valeur et de richesse, de sortir du système de prédation de la finance. De résoudre le problème de l’alimentation mondiale, car l’agriculture occidentale, intensive et subventionnée crée des concurrences insoutenables pour les pays en développement, entraînant misères, indigences et dépendances. Les besoins vitaux de nombreuses populations ne sont plus assurés. Les conséquences sur l’environnement ne sont plus à démontrer. Les difficultés d’accès à l’eau potable et à certaines ressources naturelles pourraient faire naître de nouveaux conflits armés. La situation est d’une gravité sans précédent. Le bassin du Congo expérimente à elle seule toutes ces incongruités. Il est soumis aux vols et pillages de ressources naturelles par les capitalistes véreux et leurs sous-traitants complices. Un clan de dirigeants africains à identités douteuses, des criminels transcontinentaux, qui s’empressent de confisquer les terres riches pour le compte de leurs maitres au détriment des autochtones qui sont établis là depuis des siècles et qui sont impunément massacrés.

Mais l’espoir suscité par la réactivité de certains pays africains à trouver un remède local à la pandémie (le cas de Madagascar) redistribue les cartes, et met à mal la toute puissance de l’industrie pharmaceutique occidentale qui impose à l’échelle de la planète des médicaments à prix d’or pour générer des profits. La pandémie a révélé des compétences africaines (chercheurs, médecins, virologues) souvent relégués au second plan quand leurs travaux ne sont pas volés par des officines au nord. Le système de valeur africain peut permettre de refonder une humanité différente basée sur l’équilibre naturel et non sur le déséquilibre délibérément construit par des minorités. La monographie sur l’économie politique des ressources halieutiques dans le Bassin du Congo est un exemple qui peut inspirer ce nouveau paradigme. Ces terroirs refusent la philosophie économique du crédo ultralibéral et préfèrent les principes fondés sur l’humanisme, kimuntu. Les terroirs congolais s’appuient sur des économies collectivistes, qui se matérialisent par une organisation économique et sociale fondée sur la primo-régulation et non la dérégulation. La hantise des sociétés de terroirs c’est de construire des sociétés d’équilibre selon le principe, makuku matatu ma zakasa kinzu, makuku matatu ma yila kinzu.

A défaut d’appliquer des solutions quantitatives malthusiennes à une crise qualitative sur la valeur, il n’est pas stupide d’interroger le paradigme de la décroissance. « Les travaux de l’économiste Thomas Piketty montrent que depuis plusieurs décennies, la croissance ne permet plus de réduire les inégalités « Pire, elle contribue à les creuser, puisque ses fruits sont, depuis trente ans, captés par le pourcentage de la population la plus riche », souligne Tim Jackson, professeur en développement durable à l’université britannique de Surrey. »

Jean-Pierre BANZOUZI

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