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RDC : LA TRAHISON COMME STRATÉGIE POLITIQUE CHRONIQUE AU NOM DE L’INTÉRÊT NATIONAL

RDC : LA TRAHISON COMME STRATÉGIE POLITIQUE CHRONIQUE AU NOM DE L’INTÉRÊT NATIONAL

 

PAR     FELIX BANKOUNDA MPELE

Felix BANKOUNDA MPELE

Avec la nomination, ce lundi 15 février, du nouveau Premier ministre, plusieurs observateurs y voient « le pari réussi » du président Tshisekedi, puisqu’intervenant à la suite d’un feuilleton de crise qui a entraîné la destitution des présidents des deux chambres et du précédent Premier ministre, tous pro-Kabila. Pas du tout évident tout de même, à l’analyse…

« La trahison est dans les gènes des politiques. Ils ont l’art de présenter leur intérêt personnel comme celui de la France », Pr Bernard Debré(†), médecin et homme politique (1)

L’inauguration de la première et intégrale alternance démocratique en Afrique centrale francophone, après près de six décennies d’indépendance, fin 2018 et en RDC précisément, s’était opérée sur une trahison autant des hommes que du droit et de la démocratie. C’est sur les mêmes bases que vient de s’effectuer ce que certains appellent aujourd’hui la sortie de crise, avec la constitution, au sein de l’hémicycle, d’un revirement, d’une nouvelle majorité parlementaire. Cette fois, en faveur, non plus de la coalition sortante en 2018 dite FCC (Front Commun pour le Congo) et pro-KABILA à laquelle était jusqu’ici estampillée l’écrasante majorité desdits députés, mais plutôt de la majorité présidentielle entrante à la même date représentée par Félix Tshisekedi, et son CACH (Cap pour le Changement). Cela, au nom de « l’union sacrée » pour  « l’intérêt national » solennellement martelés par ce dernier le 23 octobre dernier.

Si, du point de vue institutionnel, cette cohérence entre majorité présidentielle et majorité parlementaire apparaît plutôt de règle, essentiellement en début de mandat, sa constitution à mi-mandat, mais aussi en dehors à la fois du cadre rationnel-légal et de la nature du régime constitutionnel formellement en vigueur, clairement mi-présidentiel et mi-parlementaire, laisse plutôt perplexe. L’observation des pathologies politiques constantes, intrinsèques à l’environnement socio-politique africain, pousse en effet à penser que, loin de signer la fin du feuilleton de la crise chronique, loin d’une coexistence pacifique et, surtout, loin d’assurer et de garantir la « position de force »(2) du président Tshisekedi, la séquence du moment, précaire par essence parce que corollaire d’une anomalie congénitale au régime politique, à cette « alternance simulée »(3) fomentée fin décembre 2018, pourrait n’être qu’une trêve qui couve, en perspective, un cocktail d’incertitudes et donc l’instabilité.

DE L’ALTERNANCE SIMULÉE À LA MAJORITÉ FABRIQUÉE

« Comment devenir, ou redevenir à terme, président à tout prix en évitant le clash classique dans le continent », nouvelle donne internationale oblige ?   Telle fut, manifestement, l’irrépressible ambition qui a habité les deux « fils de… » politiques que sont Joseph Kabila Kabangue, président sortant, fils de son père assassiné au pouvoir en 2001, et de Félix Tshisekedi Tshilombo, fils lui de l’historique, radical et farouche opposant sur plusieurs décennies au maréchal Mobutu et au nationaliste Joseph Kabila père puis son fils, successivement. Un paradigme suffisamment illustratif de ce que sont la vie et l’histoire politiques en Afrique : une éternelle répétition des comportements, stratégies, fantasmes,  et…bêtises.

Car, et a priori, rien ne pouvait laisser imaginer que le conclave de l’opposition congolaise, difficilement concocté mais soigneusement élaboré avec le soutien de la Fondation Koffi Annan, à Genève, pour un rapport de forces qui bouterait par les urnes le candidat soutenu par Kabila et son FCC, interdit lui-même de candidature pour limitation de mandat à deux, se désintégrerait très rapidement au profit d’un pacte des plus insolites. Au mépris, macroscopique, de l’éthique politique et de la démocratie. Très largement et favorablement accueillis par la population et les forces sociales, comme moyen de mettre un terme au règne de Kabila, les conclusions et le candidat unique de l’opposition à la présidentielle, en la personne de Martin Fayulu, connaîtront un torpillage intérieur de la part d’un de ses ‘éléphants’, Félix Tshisekedi. Apparemment déçu de n’avoir pas été choisi comme joker, et sans craindre de ne pas emporter l’adhésion de la grande majorité de la population qui avait ouvertement et favorablement manifesté son enthousiasme pour la stratégie de Genève, Tshisekedi largue très promptement ses partenaires et décide de faire cavalier seul pour la présidentielle, soutenu par Vital Kamerhe, ex-proche de Kabila. Une dissidence accompagnée de rumeurs persistantes d’un « coup »(4), d’un pacte entre Kabila le sortant et Tshisekedi le candidat dissident de l’opposition.

Le déroulement calamiteux de l’élection, la proclamation des résultats comme l’attitude des soupçonnés se chargeront effectivement de confirmer les rumeurs d’un complot. Alors que le monde entier pouvait observer, en direct et à l’image, que la commission d’organisation ne s’était même pas donnée la peine d’ouvrir de nombreuses caisses contenant les bulletins de vote, qui termineront leur course dans les poubelles et dans le fleuve sans avoir jamais été dépouillés, les résultats de ladite commission proclamés le 10 janvier et confirmés globalement par la Cour constitutionnelle par la suite, plaçaient Félix Tshisekedi en tête (avec 39,57%) secondé par le candidat de la plate forme de l’opposition Martin Fayulu (34,83% ), lui-même suivi par Emmanuel Ramazani Shadari (23,84%) le candidat du pouvoir sortant.

Dans un scrutin à un seul tour et à la majorité simple, selon la réforme intervenue en 2011, Félix Tshisekedi triomphait ainsi de cette présidentielle hyper médiatisée, à enjeu démocratique sans précédent et surtout à haut risque, parce que réalisée dans le plus grand État d’Afrique noire, avec ses 2, 345 millions de kilomètres2, près de 85 millions d’habitants et 9 frontières. Cette victoire présidentielle de Tshisekedi contrastait cependant avec les résultats des législatives, sénatoriales et provinciales qui seront eux dominées de façon écrasante par la coalition sortante, le FCC. Autrement dit, Kabila quittait le pouvoir mais gardait l’essentiel des manettes de celui-ci puisque détenant la majorité parlementaire, jusqu’à consacrer une « chambre introuvable ». Tshisekedi lui gagnait et occupait le siège présidentiel, sans avoir constitutionnellement les moyens d’exercer le pouvoir motu proprio. Renversant toutefois, il ne cessait de marteler  à chaque occasion que « je veux exécuter le programme pour lequel le peuple m’a élu », alors que celui-ci ne lui avait, officiellement, pas donné mandat ! Ce contraste flagrant et peu banal, parce que potentiellement, inévitablement conflictuel, ne suscitera toutefois pas de contestation autre que celle du candidat de la plate forme de l’opposition, Martin Fayulu, largué second et donc candidat malheureux, qui sera, on s’en doute, débouté par la juridiction constitutionnelle, verrouillée par le pouvoir sortant. Le mutisme à ces résultats contrastés et la satisfaction partagée du pouvoir entrant dit de l’opposition dissidente et du pouvoir sortant suffisaient à démontrer une entente entre les deux, un pacte. Car, il restait à savoir comment le pouvoir nouveau et entrant, dépouillé de majorité parlementaire, pouvait persister à affirmer qu’il va exécuter son programme, sans s’être au préalable accordé avec le détenteur officiel de ladite majorité parlementaire ! Et si, par ailleurs ou au contraire, il était convaincu comme il l’affirme qu’il veut « exécuter le programme pour lequel le peuple m’a élu », la question restait encore posée de savoir pourquoi n’avoir pas, un seul instant, pensé à éclaircir cette flagrante contradiction des résultats de la présidentielle et des parlementaires organisée pourtant le même jour, et emboîter ainsi le pas à la démarche du candidat de la plate forme de l’opposition, Martin Fayulu ! La raison en est simple, et édifiante à la fois : parce qu’il ne pouvait prendre le risque de faire découvrir le pot aux roses, et de trahir la combine avec le pouvoir sortant.

Les sources parallèles, principalement de l’Église et répercutées par certains médias, qui avaient tenu à suivre le processus électoral, se chargeront de convaincre sur la manipulation ou confusion électorale :  « Les données de la Cenco auxquelles nous avons eu accès avec nos confrères de RFI, et du Financial Times sont claires. Les données collectées ne correspondent pas aux résultats officiels proclamés … Il en ressort que Martin Fayulu arrive en tête avec 62,8% des voix, devant le dauphin de Joseph Kabila, Emmanuel Ramazani Shardary crédité de 17,99% et enfin Félix Tshisekedi avec 15%… La Ceni n’a pas publié ces résultats ( issus des documents qui ont fuité, ndlr) directement, commente l’expert Gérard Gerold, mais ils ont publié des résultats qui étaient autres… Ils ont bougé près de 3 millions de voix pour publier des résultats qui n’étaient pas ceux qui venaient de leur machines.»
Y a-t-il eu fraude? « Apparemment oui », conclut l’expert (5)

En définitive, tenant à tout prix, l’un et l’autre, Tshisekedi et Kabila, à avoir, respectivement, le pouvoir sans en avoir les moyens, et à revenir au pouvoir qu’il est tenu de lâcher en raison de fortes pressions internationales, ils ont convenu d’une stratégie anti-démocratique, inspirée à la fois des pratiques classiques en Afrique de fraude et manipulation électorale, et de la méthode poutinienne en 2008 pour accoucher d’une ALTERNANCE SIMULÉE. Avec tous les risques et périls, qui ne devraient pas tarder à faire jour, à accoucher de forts blocages pour se résoudre par une autre monstruosité, LA MAJORITÉ FABRIQUÉE.

On ne peut appeler autrement, l’opération, la métamorphose, la transhumance  politique des parlementaires à partir principalement de l’appel à « l’union sacrée pour la nation » martelée par le président Tshisekedi dans son discours du 23 octobre 2020. Discours dont le prétexte ou le conflit ouvert réside dans les nominations à des hautes fonctions militaires ou judiciaires principalement, par le président de la République par ordonnance, et contresignées par le vice-premier ministre (de son camp politique), en l’absence du Premier ministre en déplacement à l’intérieur du pays, en juillet 2020. La contestation brutale par ce dernier  de ces nominations, et surtout son refus avec les présidents des deux chambres, tous pro-FCC, de participer à la prestation de serment des juges constitutionnels nommés, sonneront le glas de la rupture. Un informateur nommé, conformément au dispositif constitutionnel, par le président de la République en la personne de Modeste Bahati Lukwebo, parlementaire pro-FCC pourtant, se chargera, après sa propre mutation comme désormais parlementaire de la mouvance présidentielle, de convaincre et convertir d’autres à franchir le pas.

Rassuré bien avant même la fin de la mission de l’informateur, le président Tshisekedi annoncera dès le 6  décembre 2020 la fin de sa coalition avec Kabila et son FCC, et la volonté de constituer sa propre majorité, sans passer par les urnes. Le résultat de la pêche, de l’identification d’une nouvelle majorité, sera annoncée le 1er janvier 2021. D’une trentaine de députés de son parti (UDPS) et une cinquantaine avec sa coalition CASH au départ, selon le résultat officiel des urnes proclamé par la CENI et la Cour constitutionnelle sous le contrôle étroit de Kabila encore aux affaires, l’informateur, en guise de bonne année 2021, annoncera au président qu’il disposait désormais d’une « chambre introuvable » de 391 députés sur les 500 que compte l’assemblée ! Soit presque quatre fois plus qu’au départ, au motif, selon les transmutés, de « la volonté d’accompagner Félix Tshisekedi dans sa vision » (Patient Ligodi, in Le Monde cité)

Cette nouvelle majorité à l’intérieur de l’hémicycle, en faveur du président de la République, que préfigurait déjà bien avant sa publication la destitution de la présidente de l’assemblée nationale en la personne de Jeanine Mabunda le 10 décembre, sera confirmée et consolidée par la démission du cassant Premier ministre Sylvestre Ilunga le 29 janvier – suite à l’adoption d’une motion de censure l’avant-veille -, l’élection d’un nouveau président de l’assemblée nationale le 3 février, la démission sous pression du président du sénat le 5 février, la nomination d’un nouveau Premier ministre en la personne de Jean-Michel Sama Lukondé le 15 février.

Au total, un chambardement géant au sein de l’exécutif et du parlement, d’autant plus marquant qu’il intervient sans la sanction du peuple qui l’avait théoriquement (officiellement) institué. Donc une trahison, une authentique majorité fabriquée, en régime semi-présidentiel, qui détone en même temps qu’elle laisse planer une kyrielle d’incertitudes, en perspective.

UN COCKTAIL D’INCERTITUDES EN PERSPECTIVE

De façon évidente, la confusion, le cafouillage liés à son mode d’accès au pouvoir vont persister à peser sur l’exercice du pouvoir par le président Tshisekedi. Autant par la connivence tissée avec le pouvoir sortant, au détriment des principes démocratiques, que par l’absence d’une majorité légitime ou originaire au parlement, qui est en général le principe même du régime semi-présidentiel.

En effet, si d’une cinquantaine de députés de sa coalition (CASH), la majorité parlementaire en sa faveur est passée à 391, ce n’est, comme on peut le constater, pas à la suite d’une consultation du peuple qui les lui aurait soudée, mais par un débauchage pur, par un lâchage ou trahison des parlementaires de leur coalition d’origine, essentiellement le FCC de Joseph Kabila. Et alors se posent, outre la question de leur éthique politique, celle de leur motivation. Tant leur nombre est très important ! Et, le simple argument avancé de « la volonté d’accompagner la vision de Félix Tshisekedi » ne suffit pas à convaincre, dans la mesure où ils donnent l’impression qu’ils ne la découvrent que maintenant. Or, comme la coalition politique à laquelle ils appartenaient jusque-là, le parti politique et la coalition CASH de Tshisekedi a battu campagne, mais qu’ils ont clairement fait le choix de la coalition politique sortante, le FCC. Le virage qu’ils opèrent en quittant littéralement leur ancienne coalition d’origine près de deux ans après, outre qu’il constitue un détournement électoral au regard du souverain qui les a mandaté, exprime un défaut, une pathologie courante des systèmes politiques africains : le primat du pouvoir sur les considérations éthiques et démocratiques. Ce qui signifierait que la masse des députés s’est livrée au plus offrant du moment, Tshisekedi qui est au pouvoir, de la même façon qu’ils avaient suivi Kabila quand il était à la tête du pays. De ce point de vue donc, la thèse avancée de « l’argent distribué »(Patient Ligodi, Le Monde, 5 février 2021) n’est peut-être pas gratuite, avec les conséquences que cela entraîne sur leur fiabilité pour l’avenir.

L’incertitude liée à leur élection réelle aux législatives n’est pas non plus un détail, en raison du fort doute qui a plané sur la transparence électorale le 30 décembre 2018. Autrement dit, de la même façon que le président Tshisekedi lui-même a craint de contester les résultats des consultations générales de décembre 2018 qui l’ont placé en tête de la présidentielle tout en lui donnant une maigre représentation à l’assemblée, les députés ‘élus’ également sous l’étiquette FCC et qui viennent de tourner casaque ne sont pas tout à fait sûrs qu’ils garderaient leur siège dans l’hypothèse des législatives anticipées, si le président optait comme il le peut une année après son élection, à la dissolution de l’assemblée. Ainsi, le choix fait par la masse des députés de changer de camp et du président de ne pas se risquer à des législatives anticipées dont il n’est pas sûr de sortir vainqueur procèdent donc, à la fois, d’une crainte mutuelle des urnes et d’un choix de raison de garder et de se partager le pouvoir. Au détriment des principes démocratiques, une fois de plus, c’est-à-dire de la cohérence du vote.

Peu banal, se trouve également instillée cette idée de petites trahisons entre ‘amis’ politiques car, s’il est vrai que la traîtrise est en politique la denrée la plus partagée, la flagrance du phénomène en l’occurrence pousse à penser qu’il s’agit d’un parfait mariage de circonstance et qu’à tout moment, principalement dans l’hypothèse d’un affaiblissement quelconque du président, et notamment à l’approche d’une échéance électorale normale, les mêmes députés seront en alerte pour d’éventuels autres horizons électoraux.

Enfin, on notera qu’avec le choix et la méthode opérés d’un changement ou retournement de majorité en dehors des urnes et à l’intérieur de l’assemblée, au sein d’un régime qui n’est pas parlementaire mais semi-présidentiel (ou semi-parlementaire), le président Tshisekedi vient d’initier ou d’institutionnaliser le risque d’instabilité ou de vadrouille parlementaire, dans le contexte africain où, outre l’absence ou l’insuffisance d’éthique et d’idéologie, sévissent un peu trop souvent les considérations mercantiles. Et, cela n’est vraiment pas de bonne augure dans la perspective de l’inauguration ou de l’enracinement de l’alternance ou de la démocratie…

 

FELIX BANKOUNDA MPELE

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  1. Cité par Thierry Dupont, Présidentielle : l’élection de toutes les trahisons, in L’Express, 5 avril 2017
  2. « RDC ; le président Tshisekedi désormais en position de force », par Patient Ligodi, in Le Monde.fr, 5 février 2021
  3. Notre analyse, « RDC : la rançon d’une alternance simulée », in Mediapart, 26 octobre 2021
  4. « RDC : ce ‘coup’ que préparent Kabila et Tshisekedi », in Le Point Afrique, 22 décembre 2018
  5. On complètera à cet égard par : « RDC : une fuite de documents révèle que Martin Fayulu serait le vainqueur de la présidentielle », in Jeune Afrique, 15 janvier 2019

 

 

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