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60e ANNIVERSAIRE DE L’INDÉPENDANCE AU CONGO-BRAZZAVILLE : L’ART DE L’ESQUIVE, DE L’EUPHÉMISME, DE L’INCONGRUITÉ ET DE LA MANIPULATION !

Le Congo n’a évidemment pas échappé à la séquence d’interviews organisés par la chaîne de télévision France 24, sous la direction du célèbre journaliste, Alain FOKA, animateur de longue date de l’émission « Le grand débat », à l’occasion du soixantième anniversaire des indépendances des États africains francophones.

  • Felix BANKOUNDA MPELE

     60e ANNIVERSAIRE DE L’INDÉPENDANCE AU CONGO-BRAZZAVILLE : L’ART DE L’ESQUIVE, DE L’EUPHÉMISME, DE L’INCONGRUITÉ ET DE LA MANIPULATION !

Par  Felix BANKOUNDA MPELE

Objectivement et honnêtement, moins qu’à la fête, c’est à la réflexion et au recueillement que tout Congolais sérieux, honnête et amoureux de ce pays, aurait pu consacrer ce 15 août 2020, date officielle de son soixantième anniversaire, tant tous les signaux, quelle que soit leur nature, économique, sociale, culturelle, internationale, sportive et autres, sont au rouge. C’est du moins l’attitude qu’ a choisi d’adopter votre serviteur, en attendant de livrer très prochainement le fruit de sa réflexion, dont la ligne directrice est le constat du basculement d’une République et une indépendance formelles et octroyées à un obscur et bouffon empire de fait.

Ce n’est, manifestement, pas la lecture ou l’attitude du pouvoir despotique établi, qui a célébré avec faste l’événement. Et pour cause, selon le despote lui-même, Sassou Nguesso, sans hésitation ni complexe du tout, dans un discours solennellement prononcé le 14 août, veille de l’anniversaire : « Soixante ans après, nous n’avons pas reculé, nous avons plutôt avancé, le réseau routier s’est densifié…Nous ne pouvons que parler de progrès ». Une lecture et une attitude qui tranchent très clairement avec celles des invités au « grand débat » de France 24, pourtant tous proches, ou anciens proches du régime qui, eux, sans tirer dans le vif, n’ont toutefois pas vraiment, le 15 août, jour J, confirmé le discours du guide, éclairant ainsi sur ce que sont les comportements politiques au Congo. Car, peut-on noter, c’est à un exercice, un art de l’esquive, de l’euphémisme, de l’incongruité et de manipulation qu’on a assisté, et qui n’a d’ailleurs pas échappé au journaliste averti, et connaisseur du Congo, qui n’a pas hésité, comme en mai 2014 lors du débat qu’il y avait organisé à propos du « changement de Constitution » pour pérenniser Sassou Nguesso au pouvoir arrivé pourtant au terme de ses deux mandats, à exprimer autant son agacement que … son désappointement.

« Nous naviguions entre deux eaux », correspondant au bipolarisme idéologique de la Guerre froide, répond l’une des trois invités, Madame Émilienne RAOUL, ex-ministre pendant quatorze ans, pour expliquer l’instabilité du pays durant les deux premières décennies post-indépendance. En fait, c’est également entre deux eaux qu’ont navigué les éminents invités pour répondre aux questions du journaliste : entre d’une part , le discours de leur patron la veille qui, égal à lui-même et plongé dans son éternel solipsisme, soutient un surréaliste progrès, et d’autre part, la triste réalité, la misère sans nom que vit quotidiennement l’écrasante majorité, et confirmée par tous les organismes internationaux habilités. Le résultat de ce délicat exercice a ainsi accouché des échecs vaguement reconnus mais minorés (I), au recours de l’éternel astuce, arme sécrète et bouc émissaire du despotisme que constitue le tribalisme (III), sinon à l’escamotage pur et simple des évidences et autres graves faits (II)

UN ÉCHEC VAGUEMENT RECONNU ET MINORÉ

Sans détours, comme il sait bien le faire, le journaliste a mis directement les pieds dans le plat : « Si l’on devrait dire quelque chose de réussi en soixante ans ce serait quoi ? ». Excellent ex-ministre de la Communication en dictature, le deuxième invité, Alain AKOUALA ATIPAULT, fidèle au discours de son chef la veille, répond que « C’est quand même l’effort qu’on a fait pour unifier le pays par les infrastructures », sans préciser à quel énorme coût, les incroyables surfacturations, la très forte dégradation de celles-ci en milieu urbain comme dans l’arrière pays, ni surtout qu’au niveau ferroviaire, l’héritage colonial du chemin de fer liant les deux grandes villes du pays (Brazzaville et Pointe-Noire) est presque en lambeaux et inutilisable, un vrai casse-tête pour ses utilisateurs, et qui n’est plus utilisé que par les laissés-pour-compte. Il a fini par reconnaître, très euphémique, après les « on aurait pu…, on a voulu que…, on a tenté…, moi j’ai bien voulu pour les zones économiques exclusives comme au Gabon… », que « Nous n’avons quelque part pas réussi » ! Non sans recourir au prétexte classique de « la baisse brutale des cours du pétrole », déjà évoqué comme leitmotiv au milieu des années 80 par le régime, sans réussir à anticiper dans les années 2000, à l’occasion d’un nouveau boom pétrolier ! L’ancien apologiste du coup d’État, et troisième invité, Paul SONI-BENGA, auteur du détonant « Les dessous de la guerre du Congo-Brazzaville » (L’Harmattan, 1998), un authentique hymne de guerre contre l’État, Max Weber, le droit constitutionnel et la démocratie à la fois, lui, a tranché clairement sur le sujet : « Le bilan est globalement négatif ». Il faut rappeler que son ancien employeur, le général Norbert DABIRA, est en prison pour « tentative de coup d’État » contre le général-président et que son outil de travail, la DRTV, a connu un sérieux recadrage, et a été sanctuarisé, comme il l’avoue, très amer : « Pendant près de dix ans j’ai animé une émission sans détours, mais j’ai dû arrêter ». Au plan éducatif, reconnaît-il sans ambages, « On est en train de former des illettrés. La relève n’est pas assurée ». Et, pour se trouver des excuses pour ces missions régaliennes de l’État, l’ex-Madame la Ministre est allée chercher l’argument dans la culture traditionnelle, en disant que « les tradi-praticiens aussi disparaissent sans transmettre », souligne-t-elle ! Comme si on pouvait mettre les deux missions, de nature fondamentalement différente, en parallèle ! Celle qui est restée quatorze années au gouvernement tout de même, n’hésite pas à revendiquer que sa grande et mémorable œuvre, au-delà de la mobilisation des femmes pour la paix pendant les moments de crise « ce serait la scolarisation des filles », et reconnaît l’échec, principalement à propos de la pauvreté généralisée : «Nous avons travaillé de manière cloisonnée…C’est nous qui n’avons rien fait ». Une rengaine bien rodée dans ce pays, pour dire que le chef, lui, « l’infatigable bâtisseur », n’y est pour rien !

Bref, un échec patent, à un point tel que, après avoir fait la remarque selon laquelle « Je ne vois pas la pauvreté reculer », le journaliste s’emporte quelque peu, et vitupère : « Avouez que ça déprime un peu…C’est l’apprentissage de la gouvernance après soixante ans » (!), en entendant les invités dérouler ce qu’il faut pour que ça aille mieux !

En fait, la déprime dont fait état le journaliste est liée à une forme de tension, de crispation ou de langue de bois manifeste des invités, sous-entendant les situations et leurs causes, et donc incapables de les exprimer clairement, alors que ce sont des secrets de polichinelle, qui lui ont conduit à conclure que « On constate une part de frilosité des gens pour parler politique ici » ! En effet…

DE GRAVES FAITS ET RESPONSABILITÉS ESQUIVÉS 

Soixante ans d’indépendance du Congo, dans lesquels à peu-près pendant les 2/3, Sassou-Nguesso est aux affaires, avec précisément trente-cinq comme chef de l’État ! Cela, personne ne l’a ouvertement dit, pour ne pas souligner sa lourde responsabilité dans le flagrant échec du pays ! Le journaliste a beau dire et lancer la perche, en parlant de « je ne sais Sassou un, deux ou trois », pour les pousser à se saisir de cette occasion pour critiquer cette éternité anesthésiante pour le pays et dans tous les secteurs, assorti d’un lourd sacrifice humain, rien n’y fait ! La fringale du chef pour le pouvoir éternel ne se discute pas car, ici, le credo est que le pouvoir se conserve et se consomme jusqu’à la lie !

De même, sur les causes de ce marasme, alors que le monde entier sait désormais, parce qu’il ne se passe pas un petit trimestre sans qu’il y ait une grave affaire de corruption ou de blanchiment ne défraie la chronique internationale, que le sport préféré de la famille présidentielle et d’autres proches du pouvoir c’est le pillage décomplexé et massif du pays, c’est là encore l’euphémisme parfait. Le journaliste a beau dire « Est-ce que certains n’ont pas confondu leur portefeuille avec l’argent du pétrole ! », la réaction des invités est là encore évasive ! « Il faut surtout améliorer notre culture de la gouvernance économique et financière. Il arrive que quand on est en responsabilité, la tentation est grande. C’est un phénomène mondial… on a connu un moment où nous suivions à la radio, sous Marien Ngouabi, des gestionnaires des structures de l’État passer en procès pour détournement d’argent... » (A. AKOUALA). Ici, on peut aller jusqu’à acheter un appartement de sept millions de dollars à la Trump Tower à la petite fille du dictateur, à peine sortie de l’adolescence, cela reste un détail, même quand le New York Times s’en émeut, et l’affiche à la Une du journal! On l’aura compris, la famille présidentielle et ses proches sont et restent intouchables.

Par ailleurs, alors que sous le régime despotique la violence séquentielle est un mode normal de régulation du système pour ressouder essentiellement sa base, en évoquant chaque fois le risque de perte du pouvoir quand ladite base tente de se révolter contre la misère ; que Sassou-Nguesso a réussi, dans l’histoire politique de ce pays, l’exploit de déconcentrer la violence massive dans toutes les collectivités locales du pays, essentiellement dans le sud du pays, le chevronné ex-ministre de la Communication, sans doute voulant dépasser son célèbre et sans scrupules prédécesseur IBOVI, surnommé « le ministre des démentis », se vante des vertus du « consensus politique à la Congolaise» qui aurait évité des décennies de guerre civile comme dans d’autres pays africains ! De dizaines de milliers de tués pendant la conquête armée du pouvoir l’été 1997, de centaines de milliers selon plusieurs organisations humanitaires lors de l’opération de consolidation du pouvoir autoproclamé à partir de décembre 1998, constituent un détail, selon lui, qui n’est pas comparable aux guerres civiles d’ailleurs ! Alors que, rappelle l’auteur de Noir Silence, François-xavier Verschave, « Entre décembre 98 et décembre 99, il y a eu au Congo-Brazzaville, plus de massacres, plus de morts, plus de viols systématiques en dizaines de milliers, qu’il y en a eu pendant la même période au Kosovo, en Tchétchénie et au Timor oriental« .

Peu banal également, le fait, sans précédent dans l’histoire politique postcoloniale du pays, de l’occupation du pays par des forces armées étrangères les plus féroces de la sous-région, avec plus d’un quart d’années de guerre civile à leur compteur, pour accompagner, installer et asseoir au pouvoir son patron et hiérarque africain du crime, en marchant sur de dizaines de milliers cadavres de ses compatriotes, fait qui à lui seul suffit à disqualifier tout individu de la citoyenneté dans tout État digne de ce nom, s’est évaporé ! Sacrés, et très sélectifs invités, pour faire le bilan de soixante ans d’indépendance !

Bref, l’ex-ministre de la Communication relève, comme principale réussite de Sassou-Nguesso et son régime, les infrastructures routières du pays, suffisamment détériorées par ailleurs, mais est passé à côté de ce qui est le plus visible pour tous les Congolais, à savoir ses trois principales réussites industrielles, mais très toxiques, que sont L’INDUSTRIE DU CRIME, CELLE DU PILLAGE ET DES ANTI-VALEURS, QUI NE CHOQUENT PLUS PERSONNE PARCE QUE AYANT DEPUIS INTÉGRÉ L’HABITUS, comme le recours cynique à l’argument du tribalisme.

L’ÉTERNELLE ASTUCE, ARME SECRÈTE ET BOUC ÉMISSAIRE DU DESPOTISME : LE TRIBALISME

À peu-près tout le monde connaît l’astuce des cambrioleurs ou criminels qui, voulant atteindre une résidence sous contrôle des chiens, les distrait ou les éloigne en leur jetant des os badigeonnés de viande. Ceux-ci s’y précipitent, et le tour est joué ! Tandis que les chiens se disputent et se battent sur les os recouverts de viande, les voleurs et criminels, eux, opèrent sereinement, voire se la coulent douce. Il en est ainsi du leitmotiv du tribalisme au Congo et dans plusieurs pays africains.

Alors que les deux principaux phénomènes qui empêchent la construction de l’État, et amenuisent depuis les indépendances les chances de développement des pays africains sont la fringale hors-norme des dirigeants pour le pouvoir et le pillage des ressources, phénomènes dont on ne voit absolument aucun lien objectif et direct avec le tribalisme, par machiavélisme et manipulation, beaucoup de dirigeants et une large majorité des élites ont réussi à faire croire, à imposer l’idée que le cancer de ces pays serait le tribalisme ! Et, ça marche ainsi depuis soixante ans au moins, sans que ces acteurs ne loupent aucune occasion de l’invoquer.

Le contexte était évidemment propice pour que le rodé et ex-Ministre de la Communication du pouvoir autocratique, tout comme le détracteur du « pouvoir tribal,…violent et…incompétent de Pascal Lissouba» réchauffent cet argument fourre-tout : « La Conférence nationale met un terme au parti unique…malheureusement au sortir …les vieux démons reprennent une configuration du parti qui devient ethnie-État qui ne choque personne » souligne Akouala Athipault, avant que l’idéologue et historien des ethnies, Soni-Benga ne renchérisse en disant que « Tout remonte à 1959 », avant de se lancer dans une litanie de l’ethnie, suffisamment irrationnelle, pour ennuyer le journaliste, contraint d’arrêter le récit en apostrophant : « On répète les mêmes choses à chaque fois » ! Comment ne pas arrêter cette vaste supercherie en effet, cette insulte à la raison et à l’intelligence, quand il est indiscutable qu’au Congo et dans la plupart des pays africains, près de 80% de la population a moins de 30 ans et ne rêvent, ne parlent que du bien-être et que l’origine ethnique est le dernier de leurs soucis ; que les immenses richesses du pillage des élites au pouvoir n’ont rien à voir avec les ethnies, sinon quelques miettes distribuées pour les manipuler ; que les blocages et autres féodalismes au sein de la société et de l’État s’expliquent plus profondément par le goût immodéré pour le pouvoir de ceux qui s’y trouvent et qui, lui aussi, n’a aucun lien avec le tribalisme, sinon que comme moyen ou instrument de consolidation desdits pouvoirs. Bref, le tribalisme, mis au cœur des pathologies africaines n’a jamais été que moyen ou conséquence d’un pouvoir obscur, qu’un élément périphérique qui s’effriterait d’ailleurs très rapidement si le jeu démocratique n’était pas chaque fois freiné par des ambitions personnelles !

À cet égard, l’astuce des anti-démocrates a toujours consisté en un procès tribal précipité de la démocratie en rodage, comme le fait exactement et précisément ici l’ex-ministre de la Communication, en faisant état « des vieux démons » au lendemain immédiat de la Conférence nationale, comme s’il existe un bâton magique pour y mettre un terme immédiatement, comme si la culture et les valeurs de l’ancien régime ne continuaient pas à agir sur le nouveau système, comme si la démocratie et le droit choisis par les Congolais en 1991 n’étaient justement pas le système qui offrait les meilleurs moyens pour lutter plus rapidement contre lesdits démons ! Et, comme ne le dément pas l’état du pays actuellement, la dictature a carrément plongé le pays au fond du trou, à un niveau jamais atteint depuis les soixante ans de vie formelle de l’État indépendant, puisque le président autoproclamé et régulièrement auto-validé, sans qu’il ne l’avoue clairement, considère au fond de lui-même qu’il n’a aucun compte à rendre au peuple, puisque ne tenant pas son pouvoir de lui ! Telle est la triste réalité du Congo, soixante ans après : un profond échec politique d’abord, de la nature du pouvoir, et dont la déconfiture socio-économique, culturelle et autres, bien décrite ailleurs par d’autres contributions pour ce rendez-vous, ne sont que le reflet, les conséquences.

C’est donc le système politique, le pouvoir établi qu’il faut fondamentalement remettre en cause ( Nos contributions ; « Repenser le président africain », in Revue Politique et Parlementaire, 2011, numéro 1058 ; «  Accélérer la signature de l’acte de décès du modèle présidentiel français en Afrique », in Mediapart, septembre 2018) et, de ce point de vue, on ne peut que regretter que les intervenants soient totalement passés à côté de l’essentiel, et se soient contentés de divertir et berner une fois de plus les non-avertis, par un discours sur des paradigmes périphériques, sur les manifestations et non sur les causes. C’est vrai, comme a dit le journaliste désabusé, qu’ « on répète les mêmes choses à chaque fois », c’est-à-dire, on frise la folie, comme dirait Albert Einstein…

Bordeaux, 22 août 2020

Par  Felix BANKOUNDA MPELE

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