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Congo-B-Tribune : Les assassins de l’ordre

Congo-B-Tribune : Les assassins de l’ordre

 

Par        CEDRIC MPINDY

Cédric MPINDY

Dans un environnement désormais voué à une violence quotidienne, le crime, d’où qu’il vienne, devient banal. La semaine écoulée, les réseaux sociaux se sont enflammés à la suite d’une scène macabre : un jeune homme de moins de 20 ans, faisant partie d’un groupe de « Bébés noirs » – des gangs constitués de jeunes munis d’armes blanches et s’attaquant à des populations – s’introduit chez son ancien employeur pour y commettre, apparemment, un méfait. Sauf que la maitresse de maison a eu le temps de prévenir la police, qui est aussitôt arrivée sur les lieux. Menottes aux poignets, à genoux, le jeune malfrat répond aux questions des policiers qui, déjà, lui disent clairement qu’il vit ses dernières heures. Tout est filmé et, bientôt, la vidéo balancée sur les réseaux sociaux…

Le jeune est retrouvé mort. Donc assassiné par la police. Et, au-delà̀-de cette justice expéditive et létale, se pose la question de l’éthique de la police congolaise.

Mais commençons par un rappel de ses missions. Parmi celles-ci, la police est chargée, entre autres, « de contribuer à la promotion de l’Etat de droit ; d’assurer la sécurité́ des personnes, des biens et des institutions ; de veiller au respect des lois et règlements de la République ; de veiller à la sureté́ de l’Etat, à la sécurité́ du territoire contre le terrorisme, la criminalité́ transnationale et autres menaces extérieures ; de veiller à la protection de la population contre les catastrophes, les risques et les fléaux de toute nature »… En somme, des missions régaliennes, caractéristiques de toutes les polices du monde. La différence entre les différentes polices ne réside que dans l’accomplissement du service public envers la population. Et c’est à ce niveau que le bat blesse : la réputation sulfureuse de la police congolaise porte bien ses grades, tant les bavures et les entorses à la loi sont énormes.

Dans la vidéo, on voit un jeune homme arrêté́ en flagrant délit par la police, un jeune homme à peine sorti de l’adolescence, s’expliquant clairement en français, et dont on aurait eu du mal à croire qu’il puisse se livrer à de tels actes, sans ses aveux. Le jeune y est menotté, c’est dire qu’il ne représentait plus une menace ni pour la société́, ni pour les forces de l’ordre et encore moins pour son ancienne patronne. Seulement, cinq jours plus tard, le jeune homme se retrouve dans un cercueil.

-Que s’est-il passé et pourquoi ?

La vidéo de l’arrestation ne nous montre pas le jeune cambrioleur comme étant souffrant ou malade. Il parait en bonne santé́. Alors comment expliquer son décès alors qu’il était entre les mains de la police, donc détenu dans un commissariat, dans l’attente de voir un juge ? Comment est-il mort ? Aurait-il succombé à une crise cardiaque ? Le dire relèverait d’un euphémisme. Dire qu’il a été exécuté est plus approprié. Se pose alors la question du motif qui a présidé à son exécution sommaire.

Si en exécutant sommairement ce jeune garçon, l’intention était de décourager les autres « Bébés noirs », il est peu probable que le résultat escompté soit au rendez-vous. En faire un exemple relève de la sauvagerie. Et pour cause : « Aucun d’entre nous n’a le monopole de la pureté́ d’intention. » (Saint-Exupéry).

La mort de ce jeune homme, tout comme celle d’autres « bébés noirs » – eux-aussi exécutés de manière sommaire -, doit interpeller plus d’une personne, n’en déplaise à la bien-pensante (fallacieuse) qui estime que ce jeune délinquant n’a eu que ce qu’il méritait.

Qui a décidé́ de l’exécution de ce jeune homme ? Que disent les journalistes ? Et les ONG dédiées aux droits de l’homme ? Une semaine après cet acte horrible et qui jette le discrédit aussi bien sur l’institution de la police que sur les responsables hiérarchiques, le silence est toujours de mise. Un silence lourd, presqu’inquiétant, qui renvoie le Congo des années en arrière. En un mot, circulez, il n’y a rien à attendre. Un dangereux criminel a été tué, alors il ne faut pas se lamenter sur son sort. Et l’éthique dans tout cela ? Il semble qu’au Congo, une certaine jurisprudence consacre la mort de toute personne prétendue coupable de vol.

-Etat de droit, dites-vous ?

Bien évidemment, le silence du ministère de l’intérieur, qui n’a pas daigné communiquer sur cet acte odieux, laisse pantois. Perplexe. Sans doute le juge-t-on banal cet acte, et de ce fait l’indignation et la réflexion au sein de la société́ congolaise qu’il aurait suscitées n’a plus de sens. En exécutant des citoyens marginaux, la police chargée d’assurer la sécurité́, s’est tout simplement trompée de mission. Elle devient à son tour hors-la-loi. Un assassin de l’ordre.

D’aucuns se réjouissent de l’exécution de ce jeune homme, donnant ainsi libre cour à leur ras-le-bol, face aux exactions et méfaits de ces « bébés noirs ». Mais ils ne réagiront pas de la même façon si l’un des leurs avait été́ exécuté sommairement. Or si marginaux il y a, dans toute société́, la faute en incombe à l’Etat, a fortiori quand cet Etat n’éduque pas ses « enfants ».

-Quelles pourraient être la parade face à ce phénomène des « bébés noirs » ?

D’abord, il importe de préciser que l’émergence du phénomène des « bébés noirs » ne date pas d’aujourd’hui. Cette forme de violence urbaine existe toujours, et même ailleurs. A Abidjan par exemple, on les appelle « Les microbes » et, plus près de chez nous, à Kinshasa, les Kulunas. Sauf qu’ailleurs on tente de résoudre ces problèmes avec des politiques volontaristes. Au Congo-Brazzaville, on est en droit de se demander les mesures drastiques qui ont été prises pour y faire face ?

Ailleurs, les jeunes ayant basculé à la marge de la société́ sont pris en charge et intégrés dans des structures spécialisées avec des programmes de réinsertion, à l’instar des Kulunas, qu’on envoie depuis novembre 2020 au centre agricole de Kanyama Kasese dans la province de Haut-Lomami, où ils apprennent les métiers liés à l’agriculture.

Ensuite, il convient de s’interroger sur la liberté́ avec laquelle ces Bébés Noirs commettent leurs forfaits, et ce parfois en pleine journée. Dieu seul sait qu’il est impossible de faire cent mètres à Brazzaville, Pointe-Noire, Dolisie et Nkayi pour ne citer que ces quatre villes, sans croiser un policier ou tomber sur un militaire en uniforme. Comment donc expliquer que ces jeunes arrivent à opérer en toute liberté́ sans être inquiétés ?

Aujourd’hui, et puisque le phénomène a pris de l’ampleur, il convient de solliciter les différents acteurs relevant aussi bien de la sécurité́, des professionnels de l’univers social, que de la société́ civile – si tant est qu’ils existent, afin de définir un plan d’action sécuritaire pour lutter efficacement contre ce fléau et permettre une réinsertion de ces jeunes.

Ce phénomène, qui n’était pas visible dans les années passées, trouverait-il ses premières sources dans les guerres à répétions que le pays a connues ? Ou à la paupérisation de certaines couches de la société́ ? Selon le Dalaï Lama, « la paix n’a de signification que là où les droits de l’homme sont respectés, là où les gens sont nourris, et là où les individus et les nations sont libres ».

Enfin, depuis que le phénomène des bébés noirs est apparu, bon nombre de ces jeunes marginaux ont été soient brulés, tués par la population, quand ce ne sont pas les forces de l’ordre qui se sont chargées de les exécuter en pleine journée devant un public heureux et content d’être débarrassé́ de ces rebus de la société́. Or ces nombreuses exécutions n’ont pas eu le moindre effet dissuasif, puisque ces marginaux continuent de sévir et à se multiplier.

L’impunité́ dont semblent jouir les forces de l’ordre au Congo, ne milite pas en faveur d’un renforcement de l’Etat de droit, mais témoigne d’un laisser-aller qui confine à un désordre qui ne dit pas son nom.

La pauvreté est un terreau sur lequel émerge des comportements nouveaux et parfois dangereux. Et ces mutations de la société nécessitent des réformes pour faire face aux défis sécuritaires qui en découlent.

La vie humaine est, et demeure sacrée, nous tenons à le rappeler. Une société qui a tendance à le méconnaître, ne peut prétendre au label d’Etat de droit. Dont acte.

Cette tribune ne vise pas à légitimer, ni à encourager les actes de ces jeunes qui ne sont en réalité que les victimes de l’échec patent d’une politique, sur bien des aspects. Lorsqu’un enfant déraille, ce ne sont pas seulement ses parents qui doivent être appelés sur le banc des accusés, l’Etat doit aussi répondre de cette faillite !

Cette tribune n’est guidée que par le mépris de l’injustice et de l’arbitraire sous toutes ses formes.

CEDRIC MPINDY

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