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Impressions congolaises

Impressions congolaises

Hervé MAHICKA

Par  HERVE MACHIKA

Lorsqu’on a visité les pays les plus mal en point du continent, le Congo peut apparaitre comme un pays en train de se développer. Il y a des routes – même si ce n’est pas assez – , des séquences de distribution du courant électrique même si ce n’est que quelques heures par jour dans certaines localités (mais celles où c’est permanent sont nombreuses aussi), il y’a des structures administratives partout, souvent équipées et offrant du service public – bien que dans l’hinterland, loin des chefs lieux, ce soit encore rustique -, il y a la sécurité (même s’il y a des bébés noirs, c’est rien à côté des grandes criminalités du continent), il y’a des moyens de communication (voitures de l’Etat, privés, taxis, autocars, motos etc) qui font circuler les personnes et la messagerie (courrier, colis, vivres, matériaux) presque partout où on veut, et on cesse de croire que tout est cher au Congo.
Les congolais expriment néanmoins une grande soif de développement, d’infrastructures, d’équipement. Rien n’est trop beau pour eux, rien n’est suffisant. Ils accusent le gouvernement de trop s’endetter pour la moindre infrastructure alors que « le pays est arrosé d’argent », et ils attribuent les constructions les plus réussies à la coopération. Multilatérale surtout. Le prolongement de la corniche vers le sud, le bitumage du quartier Mpissa à Bacongo ou le pavage du quartier Mouyondzi à Pointe-Noire seraient les oeuvres de l’Union européenne, tandis que de nombreuses routes en bon état même si certaines ne sont qu’en latérite (mais de qualité, comme la route Ouesso-Pokola-Enyellé longue de plus de 300 km ou on peut tirer aisément à 100 ou 120 à l’heure) seraient dues à la Banque Africaine de Développement. Quant à ceux dont se vantent le gouvernement, comme « la vasière vaincue », il ne s’agit que de 80 km entre Epena et Impfondo sans aucun ralliement avec une autre nationale bitumée. « Les congolais ne sont plus à endormir avec ces slogans aux lieux des actes » disent-ils. Ils en veulent toujours plus, plus grand, plus parfait, partout et plus vite. « Le pays en a les moyens » entend-on. Ou encore,  » Les moyens du pays ne correspondent pas à l’état de développement actuel ». « Au XXIe siècle on ne peut plus voir des barges pour passer des rivières » dit-on dans la Bouenza pour aller de Sibiti à Madingou par le raccourci de Mabombo.
« Ou va donc l’argent public se demandent-ils? »
Car la complainte contre la corruption est de loin le premier sujet de préoccupation des congolais et cette corruption est la première source de leurs malheurs selon eux-mêmes. Tous les grands bâtiments sont associés par la rumeur à une propriété du clan. Tout ce que l’Etat abandonne serait repris par eux par des tours bras, souvent gardé dans leur patrimoine sans mise en valeur. On parle ainsi de la cité des 17 rachetées par la défunte fille du chef de l’Etat, transmise par héritage à son fils, qui le maintient dans son dépérissement qui dure depuis la guerre de 1997. Dans chaque arrondissement ou district il existe des exemples comme cela que l’on vous sortira. Même dans la Cuvette. Qu’il n’y ait plus une seule case en terre dans le district d’Oyo, alors qu’Abala juste à côté n’est pas accessible par route bitumée est un sujet de vexation pour les abaliens. Au moins ils ont le courant pour tous, grâce à un ancien ministre du coin mais ce sont les maisons du voisin qu’ils jalousent alors que Ongoni n’a ni l’un ni l’autre. Que dire de Ntokou? L’homme est compliqué.
Ce qui est marrant est que celui qui se plaint avec le plus d’ardeur de la corruption, est en train de vous transporter avec un véhicule de l’Etat sur lequel il est chauffeur, et vous lui paierez des milliers de francs sans qu’il ne réalise qu’il pratique aussi la corruption au même titre que ceux qu’il dénonce. Ainsi va le Congo, l’enfer c’est toujours les autres. mais comme il vous rend service vous payez, et vous êtes aussi du coup un corrupteur.
Après la corruption vient le chômage. Il est vrai que si l’on peut voir de nombreux nouveaux buildings, routes, logements dit sociaux et autres équipements publics, il n’y a aucune entreprise significative qui a été créé en 25 ans de ce pouvoir, ni une multitude de petites unités capables d’alimenter l’économie. C’est l’Etat qui reste quasiment l’unique employeur, et les familles s’agglutinent autour de celui qui a un poste.
Dans ces conditions, comme les postes sont rattachés à la proximité de ceux qui les attribuent au sommet et se gardent les plus juteux pour leurs proches, le sentiment de sous-citoyen quand on est pas du « bon coin » est fortement ressenti. « Le pouvoir rend le coin et ses ressortissants riches », est devenu une leçon que tout le monde a intégré. Chacun attend son tour, ou se bat pour préserver le sien.
La région la plus mal lotie? Franchement? La Likouala. C’est une honte. Là bas, on retrouve l’ambiance de ces pays pauvres parmi les plus pauvres dont j’ai parlé au départ. Des infrastructures de fortunes, des administrations miséreuses, des écoles rares et en piteux état, un effort d’entretien oublié… Pas de routes, presque pas de trafic, une connectivité internet qui rappelle les débuts de l’aventure numérique, une économie de la cueillette, des bâtiments administratifs quasiment tous inachevés. Bref, ce sont les oubliés de la manne pétrolière de la période 2003-2014. Pointe Noire, n’est pas à applaudir non plus. Ville sans éclairage, routes rares, en mauvais état, la cité est encombrée, sans aménagements. L’excuse publique est de dire que les deux ont bénéficiés des deux premières municipalisations accélérées, encore très cosmétiques à l’époque, et que tout sera refait. En attendant, le Kouilou qui englobait à l’époque de la municipalisation en 2004 la ville de Pointe Noire qui avait pris le peu d’investissement consenti, peut aussi dire qu’elle n’en a pas vu la couleur. Oh le conseil départemental du Kouilou récemment lancé est presque achevé et est plus beau que les autres (pour les congolais qui voient les vitraux bleus comme le nec plus ultra) mais la route qui passe devant, la N5, celle de Madingou-Kayes, reste un véritable enfer. Quant à Kaka-Moeka, presque rien n y a été changé depuis la colonisation. On dirait le district puni de Mayama. « Et pourtant beno ke dia pétrole ya beto » hurle t-on à Pointe-Noire comme à Impfondo pour son bois, dont on est tenté de leur répondre d’aller demander donc à Tchystère ou à maman Antou dont ils sont tous les obligés là bas, ou au septentrion, à Noumazalaye et Ndjombo, qui ont eu si longtemps la bouche la plus proche du décideur et qui jouissent de la plus exquise notabilité dans le coin. On parle du changement dans la rue, puis on va quémander un peu de passe-droit dès qu’on a une entrée chez un grand du coin. Ca aussi c’est le Congo.
Qui va changer quoi? Remplacer Sassou pour emmener sa propre nomenklatura qui fera pareil, ou un véritable développement égalitaire? Mokoko ils y ont cru pour le second cas, tout le reste se rapprocherait un peu du premier, dans l’opinion. Le monopole de la violence des uns a tétanisé les autres qui s’autocensurent ou collaborent pour tirer leur minimum. Les congolais aspirent à la paix définitive, c’est une réalité. Ils attendent une intelligence stratégique pour faire ce changement et non un soulèvement. Bacongo – et les quartiers sud en général – qui se soulève trop, subit sévèrement le contre-coup de la peur des investisseurs non originaires dit-on. La banque BCI de Total a définitivement fermé et rendu le bail. Il n’y a pas un seul hôtel de bon standing dans toute cette zone, jusqu’à Nganga Lingolo, voire jusqu’à Kinkala simplement. « Même les commerçants étrangers ne veulent plus s’y installer, accroissant la misère ». Le chinois ASIA a fermé après avoir été saccagé à Commission et Moukoundzi-Ngouaka après les troubles du 4 avril. C’est la faim, rétorque t-on à bacs. L’école française ne tient que grâce à la présence de l’OMS plus bas, et celle-ci aurait également envisagé de se déplacer plusieurs fois. « Tu viens pour nous enfoncer de plus bel, ou pour nous faire progresser? » Qui peut y répondre?
Dans l’état de tétanie avancée, qui va changer les choses pour moins de corruption, plus de justice sociale et de justice tout court, le souci de l’emploi des jeunes, sans inciter encore à la violence? ce ne sera pas forcément celui qui le criera le plus fort, croit-on savoir dans les milieux qui chuchotent politique. Pas forcément un gars issu de l’opposition: ils dévoilent trop leur jeu et seront freinés d’entrée. « Ceux qui appellent au feu brûlent les premiers. Regardez Parfait », font-ils. Nombreux pensent qu’un rusé au sein du pouvoir a plus de chance s’il est fin. Ca sera peut-être un opportuniste dont personne ne connait le nom aujourd’hui. On parle beaucoup de l’hypothèse d’un fou qui au sein de l’armée pètera un câble et provoquera la surprise. Mais les élections, personne n’y accorde foi. Si, quelques fois les législatives quand le candidat est très fortement voté disent certains, il est difficile pour le pouvoir de changer les résultats. Mais là aussi, d’aucuns vous prendront l’exemple de Mathias Dzon perdant à Gamboma en 2012, d’autres de Nick Fylla gagnant à Kinkala en 2017. Deux impossibilités à ciel ouvert, et pourtant. Puis il y a le découpage qui favorise le camp présidentiel. Si bien que quoi que vous fassiez, il aura 80% du parlement.

HERVE MACHIKA

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