Education, FORMATION, HISTOIRE, Politique, Société, Tribune libre

LA VERSATILITÉ POLITIQUE AU CONGO-BRAZZAVILLE DE 1956 JUSQU’À NOS JOURS .

LA VERSATILITÉ POLITIQUE AU CONGO-BRAZZAVILLE DE 1956 JUSQU’À NOS JOURS .

Par

Philippe MOUKOKO

 

Philippe MOUKOKO

1 DÉFINITION DU CONCEPT :

Un des attributs de l’élite politique congolaise, au même titre que l’arrogance et la propension à la violence politique, la versatilité procède de l’affaiblissement d’un groupe dont les membres les plus importants abandonnent leur chef ou leur parti politique d’origine pour se rallier au groupe ou à l’homme politique le plus influent de l’échiquier politique du moment.

2 LA VERSATILITÉ POLITIQUE SOUS LE RÉGIME YOULISTE :

Avant 1956, la vie politique est dominée par deux partis : le Parti Progressiste Congolais (PPC) de Jean-Félix Tchicaya et le Mouvement Socialiste Africain (MSA) de Jacques Opangault. Après la création de l’UDDIA en 1956, une partie des alliés de Félix Tchicaya se détourna du PPC pour s’associer à l’UDDIA (Stéphane Tchichelle, Simon-Pierre Kikhounga-NGot, etc.). Le cas le plus frappant de ce changement de camp est celui de Georges Yambot, député du MSA, appartenant au groupe de Simon Kikhounga-Ngot (GPES), qui fait perdre à partir d’août 1957 à son parti politique d’origine la majorité à l’Assemblée territoriale.

Au lendemain du « coup d’État constitutionnel » de novembre 1958, des hommes politiques du MSA (A. Fourvelle, André Kerherve) entrent dans le cabinet de Fulbert Youlou contre l’avis de leur parti. De même, un petit groupe de candidats qui se présentent sous l’investiture de l’UDDIA aux élections de juin 1959 sont d’anciens hommes politiques du PPC (Pierre Goura, Bernard Mapingou, F. Kimsouala, Alphonse Massamba-Débat). A la suite de la « politique d’apaisement », Fulbert Youlou parvient en 1960 à intégrer ses adversaires dans son gouvernement (S. Kikhounga-Ngot, G. Bicoumat, J. Opangault, etc.).

  1. LA VERSATILITÉ POLITIQUE SOUS LE RÉGIME MONOPARTISTE :

Elle ne concerne plus les individus, mais les groupes politiques. L’existence des courants idéologiques tranchés au sein de l’armée et de la société politique interdit souvent à tel acteur politique de rallier tel groupe, car chacun est « étiqueté » « officier/homme de droite » ou « officier/homme de gauche ».

Toutefois, en 1972, les membres du Mouvement du 22 février (M22) emprisonnés à la suite de l’échec de leur coup d’État sollicitent la clémence de Marien Ngouabi en lui envoyant une lettre de repentance. Ils avouent que le M22 était une « opération de l’impérialisme ». Leur attitude s’explique par le fait qu’ils ont pris conscience de leur affaiblissement politique après avoir fait l’expérience de la prison. Libérés à la suite des mesures d’amnistie de novembre 1973, certains d’entre eux (C. Bongou, B. Combo-Matsiona, A. Noumazalaye, etc.) accèdent de nouveau aux hautes fonctions politiques sous Sassou Nguesso I (1979-1990).

  1. LA VERSATILITÉ POLITIQUE SOUS LE RÉGIME DE PASCAL LISSOUBA :

C’est après la victoire électorale de P. Lissouba en 1992 que le retournement des alliances est spectaculaire. De nombreux anciens apparatchiks du PCT (Daniel Abibi, Damien Boussoukou-Boumba, Théophile Obenga, etc.) rallient l’UPADS. Ce parti apparaît alors comme celui qui est à même de pourvoir à ses membres des postes au gouvernement, à l’Assemblée, dans les ministères ou les ambassades. Il attire des « jeunes » comme Dzouma Nguellé des Forces du changement très critiques pourtant à l’égard de l’héritage des « anciens » à la Conférence nationale et sous la « Primature » d’André Milongo. De même, Grégoire Lefouoba, directeur de campagne de D. Sassou Nguesso, entre dans le gouvernement de S. Bongho-Nouarra contre l’avis du PCT. Daniel Abibi et Damien Boussoukou Boumba se rallient à l’UPADS et occupent des postes diplomatiques aux États-Unis.

Après l’élection d’André Mouélé à la tête de l’Assemblée nationale, Bernard Kolélas signe un accord de partage de pouvoir avec Denis Sassou Nguesso, celui dont il avait souhaité l’arrestation lors de la Conférence nationale. Pourtant, à la veille des élections présidentielles avortées de juillet 1997, le président du MCDDI prend ses distances vis-à-vis de D. Sassou Nguesso et s’associe au « professeur-président » en acceptant le poste de Premier ministre en septembre 1997 contre son allié de 1992.

  1. LA VERSATILITÉ POLITIQUE SOUS LE SECOND REGNE DE DENIS SASSOU NGUESSO :

après la guerre de Brazzaville de 1997, les hommes politiques jadis proches de Pascal Lissouba (Pierre-Damien Boussoukou-Boumba, Martin Mbéri, Claudine Munari, etc.) et de Bernard Kolélas (Martin Mbemba, Célestin Gongara Nkoua, Michel Mampouya) qui pourfendaient Denis Sassou Nguesso à la Conférence nationale redeviennent ses alliés après sa victoire militaire. De même, Thystère-Tchicaya, ministre du dernier gouvernement du régime de P. Lissouba, est le premier homme politique à reconnaître le nouveau pouvoir de D. Sassou Nguesso, puis à recevoir son soutien pour devenir président de l’Assemblée (2002-2007). Exilé en Occident après la chute de Lissouba, puis condamné, Bernard Kolélas rentre à Brazzaville en octobre 2005 et se rallie à Denis Sassou Nguesso, appelle à voter pour ce dernier aux élections présidentielles de 2009. Son allégeance au régime militaire de Brazzaville lui fait bénéficier d’une amnistie, le fait élire député de Goma-Tsétsé en 2007, favorise l’entrée de ses fils dans la vie politique (Guy Brice Parfait Kolélas, Euloge Landry Kolélas, etc.). Dans la même optique, Théophile Obenga jadis ministre de Pascal Lissouba, après s’être exilé en Occident, revient au pays où il fait depuis figure d’intellectuel officiel du régime de Denis Sassou Nguesso.

  1. COMMENT S’OPÈRE CETTE VERSATILITÉ POLITIQUE ?

Le plus souvent, le basculement de camp politique s’opère par la remise d’argent (‘n’guiri »), comme dans le cas de Georges Yambot, ou à la suite de promesse de postes politiques. Le pouvoir peut aussi « recruter » ses nouveaux membres par des artifices politiques (« politique d’apaisement » sous Fulbert Youlou ou « Dialogue national sans exclusive » sous Denis Sassou Nguesso 2).

  1. EXPLICATION DE CE PHÉNOMÈNE POLITIQUE :

Cet imbroglio, constante de la vie politique nationale, s’explique par le fait que les courants idéologiques forts (gauche, droite, etc.) n’existent pas dans le pays. L’exercice de la fonction politique est perçu par tous les acteurs comme le seul moyen générateur de revenus stables. Ainsi, les hommes politiques, devenus faibles sur l’échiquier politique, font preuve d’habileté et de malléabilité pour rejoindre le camp des plus forts du moment pour continuer à profiter des avantages et des privilèges du pouvoir.

  1. CONCLUSION :

La versatilité politique conduit à la « mangeoire » (« nguiri », « boukoutage »). Cette attitude a été théorisée par Jean-François Bayard à travers le concept de « politique du ventre » (« L’État en Afrique : la politique du ventre », Fayard, 1989). Il renvoie à « une conception de l’appareil d’État perçu comme un lieu d’accès aux richesses, aux privilèges, au pouvoir et au prestige pour soi, et pour les membres du clan » (Bastien François, Politix, vol. 3, n° 9, p. 94).

Illustration des hommes les plus versatiles de l’histoire politique du Congo-Brazzaville :

  1. Georges Yambot, le doyen des « nguirisés »
  2. Bernard Kolelas, le versatile le plus étonnant
  3. Théophile Obenga en pagne, le versatile le plus intello
  4. Martin Mbéri, le versatile le plus décomplexé
  5. Claudine Munari, la versatile la plus lumineuse

Philippe MOUKOKO

Laisser un commentaire