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Ouabari Mariotti, ancien ministre de la Justice parle des déboires du Congo-Brazzaville

Ouabari Mariotti, ancien ministre de la Justice parle des déboires du Congo-Brazzaville

Propos recueillis par Pap Gom ( source  la griffeinfos journal)

Membre de l’UPADS, l’ancien ministre, Garde des Sceaux, Ministre de la Justice du Congo Brazzaville, Joseph Ouabari Mariotti a accordé une interview dans laquelle il parle de l’actualité congolaise partant du CHU, des populations Congolaises qui ont perdu le patriotisme sans oublier la destruction du pays par le PCT et des solutions idoines pour la réinscription du Congo dans le concert des pays développés. Voici l’intégralité de l’Interview.
La Griffe :
Mr Sylvain Villiard Directeur Général du Centre Hospitalier et Universitaire de Brazzaville vient de quitter son poste. Alors que ce contrat était de 3 ans. Quelle est votre réaction suite à ce départ quelque peu précipité ?
Joseph Ouabari Mariotti :
Dans la relation entre le CHU de Brazzaville et Mr Sylvain Villiard, le CHU est l’employeur. Mr Sylvain Villiard, l’employé. C’est un contrat de travail J’imagine qu’il y était inscrit l’ensemble des termes d’entente entre les deux parties où se trouveraient les engagements de l’employeur, les aspects liés aux conditions de travail du salarié, son traitement, les tâches qui lui sont dévolues et les sanctions applicables, en cas de manquement d’un des éléments spécifiés, dans le contrat, pour l’une et l’autre partie.
Mr Sylvain Villiard, de nationalité canadienne, était-il la personne compatible pour gérer un établissement, de si stratégique comme le CHU?
Le recrutement d’un étranger est une opération complexe. Les candidatures étaient-elles ouvertes?
Le Ministère de la Santé s’était-il adressé à un réseau de cabinets spécialisés de recrutements?
Avait-il été établi une procédure incluant la préparation, la recherche, l’information pour attirer un nombre suffisant de candidatures possédant des qualifications et de la motivation face au poste offert?
L’entretien avec Mr Sylvain Villiard, précédant l’embauche, avait-il été organisé par un comité d’experts du CHU?
S oui, le comité avait-il fait preuve d’exigence sur l’expérience nécessaire et les compétences spécifiques requises de Mr Sylvain Villiard?
Les aspects liés à son éthique, son savoir-faire, au plan administratif, de la connaissance du métier et des relations humaines avaient-ils été pris en compte? Autant d’interrogations.
Mr Sylvain Villiard abandonnant son poste, avant le délais contractuel, il semble que la rupture du contrat a résulté d’un sombre arrangement avec le Ministère de la Santé. D’autant que l’intersyndicale du CHU, qui tenait à la résiliation dudit contrat, s’est satisfait du départ de l’intéressé, faute de performances. Ce qui n’est pas le cas pour le Ministère de la santé qui, selon le reportage de RFI, du 8 septembre 2020, allègue le départ d’un laboureur qui a bien accompli sa mission, ayant sarclé le terrain sur lequel il revient aux autres acteurs de semer les graines de la nouvelle gouvernance du CHU Singulière opinion d’un Ministère, dans une affaire où les pouvoirs publics congolais, en pleine crise économique, sociale et sanitaire, ont alloué près de 6 milliards de CFA, «sans résultats probants et sans achats de nouveaux matériels», clame l’intersyndicale. Est–ce là, l’aveu d’une complicité financière ou l’effet d’une infâme corruption entre Mr Sylvain Villiard et le Ministère de la Santé?
Une situation qui donne au Gouvernement l’opportunité de diligenter une enquête mixte, Primature, Parlement, CHU, Ministères des Finances et de la Santé, à raison d’une personne par structure, pour en savoir plus sur la destination réelle de la subvention, les motifs exacts de la forfaiture de Mr Sylvain Villiard et le crédit technique de l’Unité Internationale de Montréal, organisme mère de ce dernier.
LG :
Madame Ambiero avait dénoncé une mauvaise gestion qui a coûté son départ. Malgré la nomination de Mr Sylvain Villiard, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Que faut-il faire pour que le CHU soit un centre hospitalier de renom?
JOM :
Le CHU est lié par une convention avec l’Université Marien Ngouabi. Au vu de la valse de ses directeurs, il est indéniable que le CHU soit confronté à un besoin immédiat d’amélioration de son mode de gestion. Cinq fonctions principales devraient y être reconnues. Les fonctions sanitaires, humaines, financières, de recherches et de développement. Toutes, indispensables, pour faciliter la réalisation des objectifs du CHU qui, en plus de la prestation de soins, est une organisation impliquant une participation des personnels et leur souscription à des buts clairement définis.
D’où les exigences de performances sanitaires, de modernisation des structures d’accueil des malades et d’une meilleure utilisation des ressources humaines en place. Ce qui implique la désignation d’une équipe de direction adéquate. Une équipe qui devrait travailler au passage de la simple administration de bureau à un mode de gestion de société, les contours de fonctionnement du CHU se rapprochant de ceux d’une entreprise classique.
Avec ce nouveau type d’exercice du CHU, le suivi financier ainsi que la connaissance et la maîtrise de ses coûts de fonctionnement deviennent également des impératifs. De même, le développement de la fonction de contrôle de gestion. Etant entendu que le pilotage d’un établissement de santé qui assure, avant tout, une mission de service public ne saurait se réduire à la seule mission financière. Celle-ci constitue une contrainte et non une finalité.
Aux côtés du Conseil d’administration du CHU, il pourrait être institué, au cas où il n’existerait pas, en prenant soin d’éviter tout conflit de compétence, un conseil de surveillance amené, dans le cadre de sa mission de contrôle, à examiner la gestion du centre. Parallèlement à cette organisation structurelle, l’Etat congolais doit remplir ses servitudes financières et accorder au CHU les facilités légales afférentes à la bonne marche du centre. Si le licenciement de Mme Ambiero serait une mesure de représailles du fait de la dénonciation par elle de la mauvaise gestion du CHU dont elle avait en charge la direction, il est à craindre que pour conserver leurs postes, les prochains directeurs adoptent une posture dévastatrice, plutôt que de travailler à la création de la valeur pour leur établissement. Ainsi pourraient-ils s’employer à entretenir un réseau de clientélisme. A contrario, dans un contexte où le pouvoir a fait de la lutte contre les « antivaleurs» une de ses priorités dans l’assainissement des mœurs. Mr Sylvain Villiard reparti au Canada, le CHU doit poursuivre son service public. Cette fois, hors de tout complexe, vis-à-vis de l’étranger, considéré à tort, comme plus compétitif que le cadre national.
L’enfant du pays, remplissant les conditions, devrait commander le CHU, selon une procédure par élimination. Une commission de sélection des candidatures, composée de l’ensemble des catégories professionnelles et des syndicats du CHU, élit 5 noms qu’elle soumet à l’appréciation du Conseil d’Administration. Celui-ci en retient 3 qui sont transmis au Ministère de la Santé qui, à son tour, en choisit 2, devant être introduits au Conseil des Ministres, aux fins de la nomination finale du mieux disant.
En amont, le Conseil d’Administration oriente l’investigation delà commission de sélection par la mise à disposition d’un aide-mémoire. Y seraient précisées les exigences d’éthiques, des compétences dans la gestion de l’établissement, la connaissance sociale, voire technique du CHU, une intelligence ouverte, des capacités d’écoute et d’animation.
LG :
Pensez-vous que la nomination de Mr Sylvain Villiard était un perd temps?
JOM :
Je ne perçois pas la désignation de Mr Sylvain Villiard en termes de perte de temps. C’est plutôt la résultante de l’attitude désespérée du Ministère de la Santé qui a cru aux qualités supérieures d’un expatrié face à ce qui paraissait comme des échecs répétés de la gestion des cadres nationaux.
Tout en comprenant le Ministère, il n’est pas, pour autant, excusable.
Le CHU est en difficulté, à tout point de vue. Conséquence inéluctable de sa mauvaise gestion. Pour moi, l’Etat est, à plus d’un titre, responsable. La négligence par les pouvoirs publics, au fil des années, des exigences de la réalité hospitalière s’est traduite par une accumulation des déficits. Le principe de la nomination, à la tête du CHU est, en lui-même, un frein pour la performance, dans la mesure où cette nomination répond mieux aux considérations du pouvoir qu’au profil de compétence dévolu pour le poste. Tant de directeurs ont été installés au CHU sans qu’ils aient été formés pour gérer un établissement de l’envergure de ce type.
LG :
Il est dit que le Congolais a perdu le sens du travail et le patriotisme. Pourquoi est-il arrivé à ce comportement?
JOM :
Il existe, en effet, des signes du désaffectation des Congolais pour le travail et le patriotisme. Le patriotisme, c’est dévouement la fierté et l’amour d’un citoyen envers le pays qu’il reconnaît comme étant sa patrie. Il est, également, un sentiment partagé d’appartenance à un même pays. Un sentiment qui en renforce l’unité sur la base de valeurs communes.
Toutefois, en raison des injustices, inégalités ou autres pratiques impopulaire des dirigeants, l’élan patriotique se désactive aisément. Parce que le rapport du citoyen au pouvoir est un facteur déterminant de l’activation dudit élan. Et, il ne faut pas s’étonner que le patriotisme baisse au Congo, au regard de toutes les souffrances que vivent les Congolais, du fait d’une gouvernance non satisfaisante du pays et de l’accroissement de la pauvreté.
Quant au travail, qu’il soit salarié ou non, il est l’activité fondamentale qui structure l’homme. Comme le souligne Estelle Morin « il actualise le potentiel de l’homme, crée de la valeur, ce qui, en retour, lui donne le sentiment d’accomplissement et d’efficacité, voire même, un sens à la vie.
Selon que le Congolais est un agent de l’Etat ou exerçant hors des services publics, l’appréciation qu’il se fait du travail n’est pas la même.
Ce sont les Congolais qui ont un rapport de production avec l’Etat, de par leurs activités et leurs rémunérations, qui ont perdu le goût du travail.
Les dirigeants du pays, à tous les niveaux, ne s’affichant pas comme des travailleurs exemplaires, voire des références, aux fins de créer l’effet d’entraînement au travail. La fonction publique verse, sans réel contrepartie, des salaires à des milliers de congolais travaillant, à peine, ou absents de leurs postes. Ce qui est considéré comme des recensements des personnels d’Etat sanctionne certains, exonère d’autres.
Hors du domaine public, le travail est un élément intrinsèque à l’épanouissement du Congolais. Celui-ci y découvre sa dignité, sa capacité à faire et son potentiel. Le travail lui confère le sentiment d’accomplissement et d’efficacité, voire même, un sens à la vie. La possibilité d’œuvrer de manière personnelle est positive. Elle active les compétences, développe l’intelligence du métier, l’esprit créatif et dans certaines situations, l’autonomie. D’où la forte propension à la création de petites et moyennes entreprises ou autres petits métiers dans le pays.
LG :
Les commentaires des Internautes disent «le PCT a détruit le Congo» alors que ce pays compte beaucoup de partis politiques. En quoi ce parti est-il responsable de la crise multi dimensionnelle que traverse ce pays?
JOM :
Le PCT est aux commandes du Congo, depuis sa création en 1969. Il contrôle tous les leviers du pouvoir du pays, lamine les formations politiques adverses grâce à un système électoral qui lui ouvre le boulevard de tous les scrutins. Excepté, sur deux courtes périodes que sont la séquence de la transition, au lendemain de la conférence nationale, en 1991, et celle du mandat du Président Pascal Lissouba, du 31 août 1992 au 25 octobre 1997.
Considéré comme l’une des pièces maîtresses du système politique congolais, le PCT domine au gouvernement. Il a le monopole de la représentation nationale, en dépit de l’existence de plusieurs partis indépendants. Est donc détenteur du pouvoir législatif, dans les deux chambres du parlement. Bien représenté dans le reste des institutions de la République, dans les administrations centrales et les collectivités locales. Des personnalités de ses rangs ou proches de sa ligne politique dirigent certains syndicats. Au cas où quelques autres forces concurrentes s’opposeraient à lui, le PCT met tout en œuvre pour les réduire. Autant, il n’y a pas de pouvoir sans responsabilité, autant il n’y a pas de responsabilité sans pouvoir. C’est dire que le PCT est co-responsable de la gouvernance actuelle et qui est à l’origine de la crise dite multidimensionnelle que vit le Congo. D’autant que le PCT impose sa solution aux problèmes nationaux.
Le changement de la constitution de 2002 et les modifications constitutionnelles de 2015, à l’origine du conflit post électoral qui s’en est suivi, sont intervenus grâce au soutien du PCT, malgré le rejet majoritaire des autres formations politiques et de la société civile.
La récente réforme de la loi électorale, instituant le vote par anticipation de la force publique, pourtant contestée par l’opposition, en raison des risques de fraude qu’elle comporte, est passée au parlement comme une lettre à la poste. L’opinion nationale est largement favorable à un dialogue sans exclusive, pour dénouer la crise que traverse le pays et mettre fin aux souffrances des populations.
Le PCT s’y opposant et rien n’aboutit. Pourtant, l’Etat s’est effondré, mais les dirigeants, majoritairement membres du PCT, ne pensent qu’à rester en place.
LG :
S’il vous était donné la gestion de ce pays avec tout ce qu’il vit. Par quoi commencerez-vous?
JOM :
C’est une question pleine de sous-entendus. Or les sous-entendus ne disent pas tout. Quel organisme ou quelle personnalité conférerait cette gestion du pays dont vous faites allusion?
Dans quel contexte et au nom de quelle prérogative cette attribution de la gestion interviendrait-elle?
Un pouvoir est en place au Congo. Comprendrait-il, enfin, que sa manière de conduire la nation, du reste inefficace, est dépassée et qu’au nom de l’intérêt supérieur de la nation, est arrivé le moment de gouverner autrement le pays?
En tout état de cause, comme signalé, dans les propos précédents, une large majorité des Congolais est en quête d’une large concertation rassemblant les forces vives de la nation dont le PCT et ses alliés, les forces de la diaspora comprises. Une quête qui n’aboutit pas jusqu’ici, alors qu’elle est cardinale en raison de « tout ce que le pays vit» tel que vous le relevez.
Le principe de la convocation de la concertation acquis, la chose première à réaliser serait la constitution d’une commission ad hoc, à composition paritaire, devant préparer, à brève échéance, la concertation. De celle-ci, sortira le chemin que suivra le pays pour s’offrir les chances d’un nouveau départ plus républicain, plus fraternel et plus apaisé. Je me retrouve dans ce schéma.
Propos recueillis par Pap Gom

source  la griffeinfos journal

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