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PRÉSIDENTIELLE CONGOLAISE DE 2021: RÉSULTATS ET CHIFFRES DE TOUS LES CHOCS, RIRES, PLEURS, ET…BÊTISES !

 

PRÉSIDENTIELLE CONGOLAISE DE 2021: RÉSULTATS ET CHIFFRES DE TOUS LES CHOCS, RIRES, PLEURS, ET…BÊTISES !

Par

Felix Bankounda Mpele
Enseignant-Chercheur, Juriste et Politologue, consultant, Constitutionnaliste
Limoges – France

Félix BANKOUNDA MPÉLÉ

 

« Nous savons qu’ils mentent

Ils savent qu’ils mentent

Ils savent que nous savons qu’ils mentent

Nous savons qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent

Et, pourtant, ils persistent à mentir »

(Alexandre Soljenitsyne, Écrivain et diisident russe)

« Les autorités congolaises brillent par l’organisation

 des élections truquées

dont les résultats sont quasiment connus d’avance.

Il en a été ainsi de la présidentielle de 2002 et 2009…

Les membres de la juridiction constitutionnelle peuvent être qualifiés de ‘délégués du pouvoir’ »

(Placide Moudoudou, Pr de droit et juge constitutionnel congolais, RJPEF, 2011, numéro 2)

« Pascal Lissouba ne peut que redevenir un simple candidat et non plus un candidat président, comme cela les chances seront égales pour tous»

(Sassou Nguesso, Despote de son État, La Croix, 16 juin 1997)

Égal à lui-même, c’est-à-dire fragile, complexé, capricieux, égocentrique, frustré, infantile, agressif, sans scrupules foncièrement, cynique et irrationnel depuis qu’il avait été sévèrement viré du pouvoir dès le premier tour par les Congolais lors de l’unique présidentielle disputée et transparente du pays en 1992, et qu’il avait réussi à y revenir en octobre 1997 avec l’aide des forces armées étrangères dans un bain de sang, Sassou Nguesso a, une fois de plus, voulu humilier les Congolais et l’opposition, au cours de la mise en scène électorale du 21 mars dernier. Cependant, par la démesure, l’incongruité, l’irrationalité des résultats et chiffres publiés sous ses ordres, qui le placent gagnant dès le premier tour pour la quatrième fois consécutive, et avec un score stalinien, il n’aura, en définitive, avec des institutions corrompues et à sa solde, réussi qu’à se ridiculiser, à étaler la bêtise, à démontrer magistralement son incompétence y compris dans la tricherie, et à plonger tous les observateurs dans le choc, la sidération et l’hilarité…

Comme il fallait s’y attendre, et sans surprise aucune donc, comme en 2015, avec son fameux avis du 17 septembre, par lequel, la juridiction constitutionnelle, contre l’esprit et les termes explicites de la Constitution en vigueur mais aussi des précédentes (1992 et 2002), avait délibérément violé celle-ci pour permettre à Sassou-Nguesso de s’auto-valider encore président de la Répubique, la Cour constitutionnelle congolaise a récidivé une fois de plus. Et sans détours ni manières : « Sur les résultats définitifs de l’élection (…) la Cour constitutionnelle a procédé aux rectifications et ajustements nécessaires… Est déclaré élu le candidat Denis Sassou Nguesso qui, à l’occasion du scrutin présidentiel, a recueilli  88,40 % », selon les termes du président de l’ignoble institution, Auguste Iloki, ce 6 avril 2021, lisant la décision numéro 003/DCC/EL/PR21 du 6 avril.

Elle a, ainsi, sans analyse de fond, rejeté ipso facto les requêtes de l’opposition, en les déclarant irrecevables. Comme lors du précédent scrutin présidentiel, en 2016…

Sur le fond, la Cour qui, « À l’occasion de l’élection du Président de la République (…) désigne, en son sein, un ou plusieurs coordinateurs qui peuvent se faire assister de délégués pour le déroulement du scrutin » n’a rien trouvé d’anormal que quelques ajustements qui ont coûté au despote congolais, par rapport aux résultats provisoires, une réduction de 00,37 % passant ainsi de 88,57 % à 88,40 %! Autrement dit ELLE N’A RIEN VU !

Il fallait s’y attendre car, et en réalité, comme ne le démentent pas tous les processus électoraux en Afrique francophone post-90, à l’exception du Bénin (avec le président Soglo, élu en avril 1991 et battu en avril 1996), tous les présidents en place réussissent avec plus ou moins de violence à se reconduire. Même au bout de cinq ou six mandats, comme ç’en est le cas pour Idriss Déby du Tchad, ou Obiang Nguéma de la Guinée Équatoriale. Le seul vrai obstacle à la pérennisation au pouvoir des despotes, et donc clé de l’alternance, dans un continent où l’élection reste encore le plus souvent et en réalité une simple formalité, c’est le principe de la limitation des mandats. La portée de ce principe, « noyau dur » de la Constitution principalement en Afrique, pour permetttre l’enracinement de la démocratie et la pacification des mœurs politiques, avait ainsi  conduit beaucoup de pays africains à le classer dans le même bloc que la nature républicaine de l’État, dans la foulée du constitutionnalisme initialisé dans les années 90.

Au Congo, Sassou Nguesso, régulèrement et sévèrement débarqué du pouvoir dès le premier tour de la première présidentielle démocratique du pays en 1992, et qui avait déjà réussi à y revenir par effraction et dans le sang en 1997, malgré la reconduction par lui-même de la limitation de l’exercice du pouvoir à deux mandats de sept ans dans la Constitution post-putsch par lui imposée en 2002,  parviendra, avec la complicité des membres de la juridiction constitutionnelle, au déverouillage de cette limitation ! Des juges constitutionnels qui participent à l’exécution d’un coup d’État contre la Constitution dont ils ont la mission historique et l’obligation constitutionnelle de protéger, et qui de surcroît constituait l’acte de naissance de ladite juridiction constitutionnelle ! (cf. notre réflexion : « Quiproquo et euthanasie constitutionnels au Congo Brazzaville », in Mediapart, 11 mai 2016 ; Jean-François Akandji-Kombé, Avis juridique, 10 novembre 2015, 12 pages).  Résultat du coup de force, cet automne 2015, au moins deux dizaines de jeunes manifestants civils, pourtant désarmés, furent tués et une quarantaine d’autres gravement bléssés et réduits en infirmes à vie.

La vérité est que, depuis cette séquence principalement, et en connaissance de cause, puisque émaillée de complicités grossières, illégales et de sang, la messe électorale est d’avance et absolument dite, toutes les consultations électorales sont désormais scellées : Sassou Nguesso a, pour longtemps, et au mépris de leur mandat pourtant limité,  continuellement besoin de ceux qui ont su se salir et se souiller pour lui, et ceux-ci ont besoin de Sassou Nguesso, doivent lui garantir le pouvoir tant qu’il le voudra, quels qu’en soient les caprices et le prix, pour ne pas avoir à rendre compte autant de leur lourde forfaiture que de leurs complicités pour crimes de sang.

Car, si Sassou Nguesso n’avait pas hésité à baigner dans le sang les manifestations populaires des 17 et 20 octobre 2015 contre le référendum constitutionnel illégalement autorisé par la juridiction constitutionnelle, c’est autant en raison de l’avis de celle-ci du 17 septembre 2015 que du « permis de tuer et de piller » garanti par la nouvelle Constitution (article 96) . Tels sont les termes du pacte depuis tissé, et qui, logiquement et clairement, faisaient de ce scrutin tout comme de ceux qui ont précédé et qui suivront dans les années suivantes, de banales formalités.

 « Congo : la victoire anachronique de Sassou-Nguesso ». Tel, avait été, et à juste titre, l’intitulé de l’éditorial du journal Le Monde, consacré au Congo, dans sa livraison du 24 mars 2016, et dans la foulée de la proclamation des résultats de la présidentielle précédente de 2016. Y étaient signalés les différents ratés et ‘trous noirs’ du processus électoral, en deux temps, puisque l’élection présidentielle avait été précédée  six mois auparavant par le déverouillage anti-constitutionnel de la limitation des mandats.

L’éditorial, sur cette présidentielle de mars 2016, égrenait les différents manquements, suffisamment illustratifs de la nature autocratique du régime : outre le cocktail des techniques classiques de trucage en amont et en aval que sont l’incertitude du corps électoral, la maitrîse du déroulement et du décompte restés sous la prépondérance des représentants du pouvoir, sont constatés par ailleurs que les moyens de l’État (y compris les médias) sont à la disposition du seul candidat au pouvoir, quartiers de la capitale réputés frondeurs quadrillés par les forces de l’ordre et des blindés, ensemble des communications coupé depuis la veille du scrutin, calendrier électoral imposé par le candidat-président, journalistes non proches du régime agressés. Mais aussi, et cocasse, certains bureaux de vote installés au sein des sièges du pouvoir, quand ce n’est pas tout simplement au domicile de quelques dignitaires du pouvoir! Des votants parfois supérieurs au nombre d’inscrits, ou des décédés dont les noms se retrouvent encore dans les listes des inscrits ! Autant d’atteintes graves au processus électoral, ourdies de façon décomplexée, et mises en évidence par  des membres de l’opposition auprès de l’ancien président burkinabé de la transition, Michel Kafando, émissaire de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), pour une « mission de contact et d’observation » dudit processus. Crucifié, celui-ci se débinera sur la pointe des pieds, sans avoir publié aucun rapport. Se bornant tout juste à dire auprès des médias, diplomate et après avoir « rendu visite à son excellence Sassou Nguesso qui [lui avait] garanti sur l’honneur le bon déroulement de l’élection », que « Nous sommes quelque peu confiants…si ça se passe d’une façon ou personne ne peut interpréter qu’on a été trop loin dans les manipulations » ! Comme si la séquence précédente, celle du référendum anti-constitutionnel, n’avait pas été manipulée de bout en bout, n’avait pas été un bain de sang, ne présumait déjà pas absolument la trajectoire de l’élection présidentielle ! Et, plus flagrant, comme si le Burkina Faso, le pays de Michel Kafando, dont il venait justement d’assurer la présidence de la transition, à la suite d’une insurrection baignée dans le sang par le dictateur Compaoré, pour les mêmes raisons que Sassou Nguesso, n’en disait pas suffisamment ! Une illustration supplémentaire de ce que sont et valent les fameux observateurs internationaux, qui ne connaissent rien des opérations importantes en amont du processus électoral, et qui s’autorisent quand même des avis !

C’est dans la confusion totale que se clôturera le processus électoral de 2016, par la proclamation des résultats au milieu de la nuit (autour de 2h du matin)  par la Commision électorale (CNEI), en faveur évidemment de Sassou Nguesso élu au premier tour, puis par la validation globale, à 60,19 % de cette élection par la juridiction constitutionnelle. Le moment d’intervention de cette validation fut aussi exactement celui du déclenchement des violences dans Brazzaville. Une spécialité classique, constante du pouvoir, depuis toujours, chaque fois qu’il veut contrôler et se sortir d’une situation délicate qui ne lui est pas favorable, par la militarisation de celle-ci. Ainsi, la lecture juridique et sereine de la situation, ou plutôt la situation elle-même est annihilée. Et toute l’attention focalisée sur l’événement nouveau, bien souvent violent et sanglant, artificiellement crée. Ce fut notamment le cas en mars 1977, au lendemain de l’assassinat du président Marien Ngouabi où, le dispositif constitutionnel préventif en l’occurrence, « en cas de vacance de la présidence pour quelle que raison que ce soit », fut mis en échec par la même méthode de violence et par le même acteur qu’aujourd’hui (notre article « Circonstances exceptionnelles et libertés publiques au Congo : l’État de crise du 14 août 1978 », in Revue Congolaise de Droit, 1988, numéro 4)

Ce sont  quasiment les mêmes carences, les mêles méthodes, rodées donc, qui ont été reproduites à l’actuelle présidentielle.

Moins que le résultat, attendu et déjà largement annoncé sans suspense par tous les observateurs, y compris les moins outillés, contexte despotique aidant, ce sont plutôt les chiffres qui, même dans ledit contexte, sont crucifiants, mais assez édifiants sur l’esprit et la stratégie qui ont guidé leurs metteurs en scène, puisque ç’en est évidemment bien une :  chiffres et taux opportunistes, assignés, précipités, amplifiés, ligotants mais, en dernière instance, illogiques, incohérents, injustifiables, ridicules et…imbéciles. Ils n’en restent pas moins, au-delà du calcul politique brut, révélateurs d’un certain état d’esprit, de la psychologie politique et morale de leurs auteurs, techniciens comme l’acteur et bénéficiaire politique principal.     

Contraste peu banal, comme en 1992 à la période d’or de l’inauguration de la démocratie et de la première présidentielle disputée du pays, à la présidentielle précédente de 2016, la mobilisation avait été remarquable, ostensiblement forte et notée comme telle par tous les observateurs, comparativement à celles de 2002 et 2009, mais aussi celle d’aujourd’hui mars 2021. Cette mobilisation particulière et exclusive en 2016, depuis le retour hors-la-loi de Sassou au pouvoir en 1997, avait été dictée à la fois par le désir des forces vives et politiques de vouloir rattraper le référendum constitutionnel forcé et manipulé d’octobre 2015, mais aussi par l’irruption dans la course présidentielle d’un candidat inattendu et d’envergure, le général Mokoko.

Curieusement, si à cette présidentielle de mars 2021, le constat d’une participation nettement plus faible a été unanime auprès de tous les observateurs, autant en raison de l’absence d’un enjeu sérieux, le doute sur la transparence que la demande de boycott de plusieurs forces politiques, ce n’est cependant pas ce que réflètent les résultats proclamés de la participation par l’éternel ministre de l’Intérieur le mardi 23 mars et validés ce 6 avril par la Cour constitutionnelle. Sur le taux de  participation comme sur les suffrages obtenus par les principaux candidats, les chiffres proclamés laissent pantois, confirment la thèse « des résultats quasiment connus d’avance », de la même façon qu’ils sont éloquents, édifiants sur les intentions et ambitions des auteurs pour la circonstance:

                          Participation :     67,55 %

    Suffrages Sassou Nguesso :      88,40 %

   Suffrages Parfait Kolélas :        7,84%

  Suffrages Mathias Ndzon :          1,90 %

Aucun résultat annoncé des quatre autres candidats dans les résultats provisoires, mais construit et complété par la suite dans le rapport adressé à la juridiction constitutionnelle.

On fera ainsi les remarques suivantes :

1- Des chiffres amplifiés ou marketing en vue d’ accréditer une élection pourtant largement boycottée

Se doutant bien, et il l’avait bien avoué et martelé au cours d’un de ses discours de campagne dans le nord du pays, qu’en dictature, principalement en Afrique centrale francophone, où « On n’organise pas les élections pour les perdre » (selon la formule de feu Omar Bongo du Gabon), que de notoriété publique c’est moins le gagnant que le taux de  participation qui est le véritable baromètre d’un scrutin, il fallait évidemment amplifier artificiellement la participation pour assurer une certaine crédibilité au scrutin. Le pouvoir issu du long et sanglant putsch de juin à octobre 1997 s’y attelle constamment et laborieusement, dans tous les scrutins présidentiels qu’il a organisés, systématiquement validés par la juridiction constitutionnelle et jamais reconnus par la communauté internationale. Le pouvoir seul maîtrise le corps électoral, depuis 2002, date de son premier scrutin ! Ainsi, alors que pour l’ensemble des Congolais, aucun scrutin présidentiel dans l’histoire politique du pays n’a jusqu’ici  suscité plus d’engouement, d’enthousiasme et de défis que celui qu’avait inauguré la première élection démocratique du pays, celle de l’été 1992 dont le taux incontesté avait été de  61,60 % (mise à part bien sûr la première et unique élection présidentielle immédiatement post-indépendance du pays organisée le 28 mars 1961, mais avec un candidat unique, Fulbert Youlou, élu à 97,52 %, avec un taux de participation de 90,33 %), les présidentielles successives post-putsch de Sassou Nguesso détonnent dans les taux de participation, sans évidemment convaincre, puisque fantasmagoriques, et quasi-systématiquement boudés et boycottés :  87,10 % en 2002,  97,20 % en 2009,  68,92 % en 2016 et  67,55 % au présent de 2021 !

Deux faits sont ainsi sidérants dans ce bref historique des présidentielles congolaises :

d’abord que, le scrutin de 2002, le plus boudé et qui avait fait l’objet d’un appel au boycott par les partis et leaders en exil qui avaient laminé Sassou Nguesso dès le premier tour en 1992, ait, avec celui de 2009, les taux de participation les plus élevés ! Surtout quand on imagine qu’il n’y avait, de notoriété publique, aucun enjeu, aucun suspense qui puisse susciter la mobilisation ! La conclusion est ainsi que, depuis le départ,  le pouvoir autocratique a intégré et utilise l’amplification artificielle de la participation comme stratégie de crédibilisation des élections boudées par la majorité des citoyens et non-reconnues par la communauté internationale.

Ensuite, que le taux de participation au scrutin de 2016, élection très discutée avec la demande de mobililisation de tous les partis, l’engagement de tous les grands acteurs du moment, l’irruption d’un candidat inattendu, indépendant et d’une certaine envergure (le général Mokoko), scrutin reconnu par tous comme ayant été assez concurrentiel, ne soit qu’à un petit point à peine de décalage avec celui actuel de 2021 dont la participation a été très faible, de l’avis unanime de tous les observateurs. Il en ressort clairement des résultats et chiffres fabriqués, comme ne le dément pas le fait que les résultats proclamés par le ministre de l’Intérieur ne donnent aucun chiffre des suffrages obtenus par les quatre autres candidats dits de témoignage. Parce que le pouvoir est d’avance convaincu qu’il n’y aura aucune contestation  de ces candidats qui n’attendent d’ailleurs qu’à être remerciés et gratifiés par ledit pouvoir pour avoir joué aux marrionnettes et à la simple figuration, puisqu’ils vont se précipiter réciproquement à féliciter le pseudo élu. Nous l’écrivions il y a douze ans, « La dictature a besoin de faux opposants pour se maintenir et ceux-ci ont besoin de la dictature pour survivre ou vivre tout simplement car, la vie au Congo, en dehors du pouvoir et de ses relais, n’est pas une sinécure. C’est la nouvelle entreprise et une entreprise florissante. Plus que jamais, se trouve illustrée aujourd’hui, la théorie, discutée par certains, de ‘la politique du ventre’ d’un auteur français, Jean-François Bayart » ( notre réflexion, « Couvre-feu illimité sur la politique au Congo-Brazzaville », 23 novembre 2011, en ligne)

2- Des résultats et chiffres circonstantiellement précipités

La grave maladie de Guy Brice Parfait Kolélas à quelques jours du premier tour, à laquelle mort s’ensuivra la nuit du jour du vote, introduit un nouveau et sans précédent paramètre dans l’histoire électorale du Congo. Jamais un scrutin n’avait livré ses résultats avant cinq jours. A titre indicatif, les résultats provisoires du précédent scrutin présidentiel de 2016 n’avaient été proclamés qu’au bout d’une semaine. Clairement, liée par la programmation et les intentions du pouvoir, et par peur que toutes les manœuvres habituellement mises en œuvre par le pouvoir pour que ‘l’homme fort’ l’emporte toujours dès le premier tour ne soient bousculées, ne risquent d’être éventés, ne soient ‘infectées’ par l’article 70 de la Constitution qui dispose que « Si avant le premier tour, un des candidats décède ou se trouve définitivement empêché, la Cour constitutionnelle prononce le report de l’élection », la Commission et le Ministre de l’Intérieur devaient impérativement, et très rapidement, proclamer les résultats avec un écart énorme des taux et suffrages obtenus entre d’une part le candidat sortant et les autres. Rendant ainsi le report ou l’annulation du scrutin inutile, faute de substancialité de la cause, pouvant remettre en doute le résultat final. La proclamation des résultats a ainsi été opérée en 48h ! Mais avec les seuls résultats des trois principaux candidats, on l’a déjà dit, démontrant ainsi que les chiffres sont tout simplement artificiellement assignés.

Tout de même, et uniquement en théorie puisqu’ici les intentions frauduleuses du pouvoir sont constantes, claires et sans équivoque, on ne peut prendre pour cause ou justification une situation qui, elle-même, est déjà la conséquence d’un fait suffisamment constitutif de l’empêchement. Parfait Kolélas a, officiellement, été atteint de la covid 19, grave maladie et  ‘définitivement empêchante‘ s’il en est une, par les temps qui courent. Puisque, outre qu’il a été d’urgence hospitalisé, n’a pas tenu son dernier meeting politique  clou de toute campagne, n’a évidemment pas été voté et en est mort. En ayant refusé de recourir et d’appliquer l’article 70, en aval au moment de l’appréciation des résultats, la Cour constitutionnelle congolaise ne saura jamais objectivement trouver ou décrire situation plus illustrative de l’empêchement que celle qu’elle a ouvertement ignoré en l’occurrence. Et, la Constitution ne lui interdit nulle part le pouvoir de lire ce fait macroscopique pour le monde entier ! Qu’elle réfute en disant tout simplement qu’elle n’a pas été saisie avant le premier tour, tout en ne s’interdisant pas un pouvoir d’interprétation, comme elle le démontre dans la justification de la recevabilité de la requête de Jean-Jacques Opango, dénoncée par l’avocat du candidat Sassou Nguesso, comme contraire à la loi organique qui réduit l’intéressé ou le pouvoir à agir au candidat stricto sensu ! Partant, comme en 2015-2016, elle a confirmé que les juges constitutionnels restent tenus au ‘devoir de gratitude’ à l’endroit du timonier, que « les membres de la juridiction constituionnelle peuvent être qualifiés de ‘délégués du pouvoir’ » (P. Moudoudou) et que, dans le système juridique et politique congolais, comme nous le constations déjà il y a cinq ans exactement, une fois de plus, « la Cour constitutionnelle vient de s’illustrer comme le flingue, l’arme discrète et ultime de torpillage de l’État de droit et de la démocratie balbutiante » (« Quiproquo et euthanasie constitutionnels au Congo », in Mediapart, 11 mai 2016)

3- Des chiffres aux antipodes de la réalité socio-économique congolaise générale et établie

C’est, ici, le parfait paradoxe. Officiellement, Sassou Nguesso avait été élu à la précédente  présidentielle  au premier tour avec avec un taux de 60,19 %, avec une situation socio-économique de très loin moins difficile qu’actuellement. Pendant tout le mandat de cinq ans, la situation s’est considérablement degradée, puisque quasiment tous les paiements à caractère social (bourses, pensions de retraite, hopitaux, plus d’internats scolaires, etc.) traînent  de dizaines de mois de retard. Le chomâge a plus que doublé et atteint plus de 55 % de la population active, tandis que pendant la même période, plus de la moitié des entreprises qui existaient ont fermé. Bien plus grave, les cinq dernières années ont été régulièrement marquées par la mise en évidence, autant par la société civile nationale qu’internationale, des détournements massifs de fonds publics par la famille présidentielle (fils, filles, neveux, petits fils et petites filles notamment) et leurs proches, dont les non moins marquants, et très médiatisés, parmi tant d’autres, sont certainement l’achat pour la petite fille du dictateur à peine sortie de l’adolescence d’un appartement de 7 millions de dollars à la Trump Tower à New-York ((cf. notamment L’Obs, 10 avril 2019), la dénonciation du détournement par les deux principaux fils de près de 50 millions d’euros, la saisie par la justice américaine des appartement illégalement acquis par le fiston flamboyant, etc.

Bref, à en croire donc le taux d’élection du despote congolais proclamé et affiché par ses organes, plus le pouvoir est défaillant là où il est attendu par la grande majorité des citoyens, plus la misère s’endurcit auprès des Congolais, plus ils sont pillés, humiliés et sans travail, plus ils adorent leurs bourreaux ! Les Congolais seraient donc habités par un masochisme socio-politique et économique hors-normes !

Dans le même sens, ce n’est certainement pas l’argument parfois avancé par certains de la paix dont Sassou Nguesso serait le garant qui expliquerait son maintien, puisque Sassou Nguesso a toujours été, depuis au moins cinquante ans, un grand acteur de toutes les séquences d’instabilité et de violence que le Congo a connues. « Depuis… 1963, déjà, jeune sous-officier, j’avais été actif au renversement du pouvoir néo-colonial de Fulbert Youlou », tient à préciser le perturbateur et autocrate lui-même auprès du journal Jeune Afrique !Et c’est de notoriété publique pour tous les Congolais qui suivent assidument la vie politique de leur pays..

4- Des chiffres en porte-à-faux avec la sociologie politique universelle

Alors que toutes les expériences et ‘lois’ sociopolitiques historiquement établies s’accordent à reconnaître que « tout pouvoir s’use », le pouvoir de Brazzaville inaugure et invente une nouvelle et contradictoire loi : « Au Congo Brazaville, le pouvoir ne s’use jamais » ! C’est ce que nous constations et écrivions déjà il y a neuf ans, à l’été 2012, à la suite des législatives qui consacraient, ou plutôt confirmaient, une « chambre introuvable », installée dès les premières consultations organisées par la dictature en 2002. Rebelote en mars 2016 où Sassou Nguesso est officiellement réélu dès le premier tour à la présidentielle dans la cacophonie totale, et la « chambre introuvable » également reconduite l’année suivante, l’été 2017. La conclusion coulait dès lors de source : « Congo : au paroxysme du coubertinisme électoral » (in Mediapart, 17 septembre 2017). Et, comme on peut aisément le constater dans la séquence actuelle, c’est le même scénario inaugué en fait depuis son coup d’État d’octobre 1997, mis en forme à parir de 2002, qui se pérennise. Moins que des consultations électorales, c’est bien un système d’auto-validation systématique et décomplexé qui a été mis en place, que confirme la quatrième ‘élection’ de Sassou Nguesso dès le premier tour, que confirmeront également les prochaines législatives en 2022, en usant de tous les mécanismes et stratégies anti-démocratiques que nous avons ci-dessus décrits

L’inventeur des Constitutions-kleenex, avec neuf textes sous sa houlette, en 38 de pouvoir accumulés (dont 36 comme chef de l’État), aura ainsi réussi à faire assortir ce ‘génie’ d’une capacité et d’une machine de trucage électoral hors-normes, qui ne réussisssent toutefois à tromper personne, puisque cousues de fil blanc. Car, moins que le génie ou la stratégie, c’est plutôt dans la corruption, la violence et le crime régulièrement utilisés, de façon massive, qu’il faut comprendre et interpréter la longévité et la laideur de son système. Une situation difficilement détachable des ‘valeurs’ qui animent  le maître du système : Sassou Nguesso, à la lecture de son long cursus politique, émaillé en permanence de tricheries, de mensonges, de pillages et crimes massifs, d’incompétences notoires et diverses, du plaisir d’humiliation et de destruction de ses adversaires mais aussi de ses compatriotes et de son pays, d’anti-valeurs très toxiques en gros, est manifestement dépourvu, en raison de l’obstination et de la froideur dont il fait montre, de l’éducation la plus élémentaire…Et cela réserve encore des lendemains sombres pour toutes les parties concernées.

Peu paraître paradoxal, le fait que c’est par le profil politique et psychologique du despote, et non par les faits, qu’a débuté cette réflexion.  Et que cela peut laisser l’impression d’une forme de subjectivité et d’incertitude dans l’analyse. La réalité est qu’en raison d’une longéviité extraordinaire à la tête de l’État d’un individu objectivement dépourvu du sens du droit, de l’État, d’éthique et d’humanité, et qui a carrément fini par confondre le Bien commun avec son joujou, celui-ci est globalement, et certainement pour longtemps, imprégné, impacté des carences et anti-valeurs du bad-boy politique. LA BÊTISE est ainsi devenue l’habitus, la référence au Congo Brazzaville, dans les domaines public comme privé, de toute façon très largement confondus dans la pratique.

 Et, en raison de son étendue, de ce sinistre roman national qui s’écrit depuis un peu plus de quarante ans, soit les 2/3 de la vie postcoloniale de cet État, le lecteur serait tenté d’en rire ! Mais, cela est un peu plus complexe et, comme dirait un des éminents écrivains congolais, Sony Labu Tansi, « C’est un roman qui fait à la fois rire et pleurer. Le lecteur rit non pour le plaisir, mais à cause de la bêtise des hommes » (Interview de l’auteur au Dr Pierette Herzberger-fofana, reproduite in Fau Universität Erlangen-Nürnberg, 28 février 2010)

Félix BANKOUNDA MPÉLÉ

7 avril 2021

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