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UNE EXPÉRIENCE POLITIQUE CONGOLAISE: PASCAL LISSOUBA, L’ÉTERNEL ACCABLÉ

UNE EXPÉRIENCE POLITIQUE CONGOLAISE: PASCAL LISSOUBA, L’ÉTERNEL ACCABLÉ

Par  Felix BANKOUNDA MPELE

 

 

Felix Bankounda Mpele
Enseignant-Chercheur, Juriste et Politologue, consultant, Constitutionnaliste
Limoges – France

L’ancien président congolais, Pascal Lissouba, le seul élu au suffrage universel direct disputé en 60 ans d’indépendance, en 1992, et renversé en octobre 1997 par une coalition de forces financières et militaires étrangères, est décédé en exil, à Perpignan, ce 24 août 2020, où il a été enterré. Que faut-il comprendre et retenir de cette parenthèse politique de l’histoire politique congolaise…

 » Les Congolais aiment bien les situations qui ont tendance à compliquer la tâche de celui ou ceux qu’ils choisissent d’une façon  ou d’une autre pour conduire les destinées du pays …afin de le mieux critiquer ou d’en faire publiquement le procès par la suite….Dans le langage congolais, cela se dit ‘Compliquer la culotte à quelqu’un’  » (Guy Menga, Écrivain congolais, « La transition escamotée »)

Difficilement, et a posteriori du « printemps africain » des années 90, on ne saurait objectivement et raisonnablement éluder la controverse relative à la maturité ou pas de l’Afrique à l’exercice de la démocratie, au regard du bilan, trente ans après. Certes, le panorama n’est pas le même sur l’ensemble du continent et, le fait que la greffe tienne moins bien en Afrique centrale francophone par exemple que dans les autres sous-régions d’Afrique, permet de dire qu’il y a des spécificités ici, et donc de relativiser l’argument de l’immaturité. Spécificités qui s’expliquent, sans l’ombre d’un doute, autant par ses énormes et incroyables ressources naturelles que par l’infernale emprise extérieure, faisant ainsi de cette sous-région d’Afrique le ‘ventre mou’ de l’Afrique.

Difficilement également, dans le cas spécifique du Congo, authentique brebis galeuse du nouvel ère démocratique, on ne saurait dans l’absolu écarter l’idée d’un grand malentendu, tant les lendemains immédiats de la mise en place des premières institutions démocratiques révélèrent des pratiques et comportements politiques pour le moins hérétiques, que l’actualité ravive frénétiquement, comme il en est le cas présentement, avec la mort en exil de Pascal LISSOUBA, sur lequel tout reste à dire, à écrire sur l’apport au pays, avant et pendant l’exercice de la fonction suprême.

Celui qui, après une carrière universitaire et politique hors du commun, avait, à fleur d’âge, connu la consécration, par son investiture comme premier président de la République du Congo élu au suffrage universel direct le 31 août 1992, le seul encore à ce jour en soixante années d’indépendance du pays, et qui sera aussi inhumé ce jour 31 août 2020, c’est Pascal LISSOUBA, le Professeur, comme aimaient bien l’appeler ses admirateurs et intimes, ingénieur agricole et généticien de formation, universitaire de métier, avec une bifurcation très active dans la politique, puisque auparavant, en 1963 et à trente-deux ans, pendant trois ans, il avait déjà été ministre puis Premier ministre, le plus jeune de l’histoire du pays, mais aussi celui-là qui, sous le président MASSAMBA DÉBAT, deuxième président du pays, a contribué, de façon dynamique, à l’installation et l’édification d’une infrastructure industrielle indiscutable, et surtout à assurer une base et un équilibre économiques sains, où tous les espoirs étaient permis. Par ailleurs, les spécialistes de la synchronicité interpréteront à leur façon cette coïncidence des dates de consécration à la fonction suprême et d’inhumation.

Élu de façon transparente, confortable (61,32%) et sans équivoque, au cours d’une élection disputée qu’il n’avait pas organisée, et dans un continent où presque toute élection reste contestée et suspectée de fraude, il ne sera cependant pas désavoué par ceux qui lui avaient fait confiance. C’est une coalition de forces financières et militaires étrangères qui l’évinceront, en soutenant et ré-installant au pouvoir un habitué des putschs, Denis SASSOU-NGUESSO, un militaire, dont la particularité, outre d’avoir laissé son pays dans un état de ruine économique absolue en 1992, après treize ans de gestion désastreuse et de règne de fer sous le marxisme monopartisan, est d’avoir en plus été sévèrement débarqué dès le premier tour de cette première consultation disputée de l’histoire du pays. Un paradoxe au plan rationnel-légal, mais une banalité sous les tropiques.

Non moins paradoxal, l’auteur de « Conscience du développement et Démocratie »(Nouvelles Éditions africaines, 1976) et de « Congo: les fruits de la passion partagée« (Odilon Media, 1997), qui aimait bien rappeler que « Je préfère la mort à la colonisation », termine sa vie, loin de son pays qu’il affectionnait et qu’il a servi avec patriotisme, courage et honneur, en exil et au pays du colonisateur ! Et c’est encore dans ce dernier qu’il se reposera « provisoirement », sa terre natale demeurant encore sous le joug d’un pouvoir tyrannique et criminel. Ce pouvoir, c’est celui de Sassou-Nguesso encore, celui-là même que le peuple avait pourtant clairement sanctionné en 1992 mais qui, après auto-proclamation comme président en octobre 1997, n’a cessé de s’autoproclamer régulièrement, par le biais d’élections factices, toujours très largement boycottées par les Congolais, jamais reconnues autant par la communauté internationale, que par ses propres collaborateurs spécialisés en la matière (Moudoudou, RJPEA, numéro 2, 2011; Evoundou, Jeune Afrique.com 16/07/2017) que lui-même (La Croix, 16/06/97) au regard de sa propre théorie de l’élection ! Trente-cinq ans cumulés, quand même, et que la comédie et l’indécence durent !

Ainsi donc, à l’observation de soixante ans d’indépendance aujourd’hui, qui se confondent conjoncturellement avec le décès de l’unique élu mais évincé, le régime qui l’aura porté apparaît clairement, à ce jour, comme une exception, une parenthèse dont l’analyse, au regard des épisodes qui l’auront émaillé, révèle, de façon indiscutable, par l’accablement sans répit de celui qui l’aura représenté, le refus du jeu politique démocratique. L’épilogue logique à cela sera tout simplement la démolition dudit jeu assorti par la prévalence et mise en scène des catégories féodales, pour embrouiller ou occulter toute lecture objective et sereine qui exhiberait au grand jour les carences, infirmités et manœuvres diaboliques du système, où l’incompétence et les crimes économiques et humains principalement ont droit de cité.

DU REFUS DU JEU POLITIQUE DÉMOCRATIQUE….

Aussitôt élu, aussitôt contesté par une partie de la classe politique. Objet de la contestation, les ‘marocains’ gouvernementaux et la présidence de l’assemblée. Le Premier ministre, nommé dans la foulée de l’investiture du président dès début septembre, président d’un parti appartenant à la coalition des partis qui ont soutenu au deuxième tour le nouvel élu, y compris le PCT l’ancien parti unique au pouvoir, se heurte à d’immenses difficultés pour la formation du gouvernement, de la même façon que la désignation du président de la nouvelle assemblée également pose problème.

Clairement, le parti présidentiel, fier et peut-être un peu trop confiant du fait qu’il a gagné et dominé à toutes les consultations (législatives, locales, présidentielle) veut dicter ses principes, principalement le renouvellement et l’effacement des vieilles et éternelles figures de l’ancien parti unique, le PCT. Tandis que l’ancien parti unique, qui n’a pas encore intériorisé sa perte d’hégémonie, son désormais second rôle ou de parti de remorque, et dont des cargaisons ‘d’éléphants’ se retrouvent soudain au chômage et attendent d’être casés, se prévalant d’un accord-cadre et donc controversé, mais surtout adepte de la fable ‘Le Coche et la Mouche‘ de La Fontaine, exige immédiatement sa contrepartie.

N’ayant pas trouvé gain de cause aux sept postes-clés gouvernementaux revendiqués, tout comme à celui de la présidence de l’assemblée, à la première séance constitutive de celle-ci, bien qu’ouvertement estampillés dans la coalition présidentielle, les députés de l’ancien parti unique tournent casaque, déclarent l’accord caduc et, au sein de l’hémicycle, courtisent et s’allient au deuxième grand parti, celui du challenger au deuxième tour de la présidentielle, le MCDDI de Bernard KOLÉLAS BAKANA. Le fruit de cette union libre, ‘alliance contre-nature‘ selon la mouvance présidentielle et « socle de l’unité nationale‘, mariage de raison pour gouverner ensemble selon la nouvelle alliance post-législative, sera le point de départ d’une déflagration politique… et sanglante.

Encore sans activité aucune, le jour de la déclaration de politique générale du Premier ministre du nouveau gouvernement devant le parlement (Assemblée et Sénat), le 14 octobre 1992, fut aussi celui du dépôt de la motion de censure de la nouvelle coalition marchandée au sein de celle-ci, et se soldera, quarante-huit heures plus tard selon les délais de procédure, par le vote et le renversement du gouvernement. Une crise politique majeure évidemment, du point de vue institutionnel et démocratique. Ce sont les interprétations sur la suite de cette motion de censure aboutie qui mettront le feu aux poudres.

Pour la nouvelle opposition et majorité fabriquée, ivre de l’inattendue victoire construite de toutes pièces qu’elle croyait perdue depuis la fin du processus électoral, et le vent en poupe, le président n’a plus d’autre choix que la constatation de la nouvelle majorité et la nomination d’un nouveau Premier ministre dans cette nouvelle coalition. Cela, sans tenir compte de la nature du régime constitutionnel formel, clairement semi-présidentiel ou semi-parlementaire. Autrement dit, les députés se targuent du fait que la combinaison et la majorité opérées par eux au sein de l’hémicycle, est au-dessus de la volonté du peuple lui-même qui, les ayant élu, a pourtant également élu, et en dernière instance du processus électoral, le président de la République ! Un parfait hold-up de la souveraineté, une surestimation de leurs compétences ! Soit de bonne foi, en confondant le régime établi à un régime parlementaire dans lequel ils sont les seuls élus et représentants du peuple au niveau national, et où ils élisent d’ailleurs en leur sein le président de la République, qui est alors leur appendice. Soit de mauvaise foi, en s’octroyant dans l’hémicycle, organe délégataire du peuple, un pouvoir perdu par les urnes, que le peuple ne leur a, clairement et évidemment, jamais donné. Qu’en tout état de cause, en raison du changement ou de la modification des coalitions après l’expression et le vote du peuple, il convenait logiquement et légalement de revenir auprès de lui pour valider et trancher. Ce fut le choix du président de la République, élu au suffrage universel direct, et qui, après de longues consultations de plusieurs personnalités politiques, de l’opposition et de sa coalition, mais aussi des techniciens, prit la décision légale et logique de dissolution de l’assemblée. « Manque d’élégance, retour à la dictature, violation flagrante de la Constitution,… » cria en chœur l’opposition, très déchaînée qui, aussitôt, décida de plusieurs mesures pour « contraindre le président de revenir à la légalité », mesures parmi lesquelles la désobéissance civile, théoriquement et constitutionnellement manifestation passive, mais qui très vite, se mua en graves violences quotidiennes, manifestations géantes et interdites, meetings de menace dont la plus connue et entrée dans la conscience collective, est celle organisée par tous les leaders de l’opposition au boulevard Alfred Raoul, où Sassou-Nguesso déclare ; « J’insiste pour dire que, lorsque la Constitution est violée, les démocrates ne doivent pas l’accepter… Nous prenons la communauté internationale à témoin…».

Des violeurs de la Constitution qui crient, sereinement et sans rire, au viol de la Constitution !

Peu banal, autant que peu compréhensible pour l’observateur non-averti, cette séance de basculement résume tout le problème de fond de la politique en Afrique, et au Congo principalement, puisqu’elle démontre la vaste fumisterie, l’hypocrisie et l’artificialité des étiquettes des partis, mais aussi le peu d’égard aux textes fondamentaux du pays: en un laps de temps, certainement quelques jours, l’historique et charismatique opposant Bernard Kolélas, avec près de trois décennies de résistance à son compteur comme opposant, parsemées de condamnations y compris à la peine de mort, d’humiliations et violences, y compris corporelles dont il porte des stigmates, venait de claquer, de bousiller et de brader autant son étiquette et sa singularité dans la vie politique congolaise que l’héritage de ses illustres prédécesseurs et inspirateurs que sont André Grenard Matswa et Fulbert Youlou, premier président de la République, tous viscéralement anti-communistes, en signant un accord pour gouverner avec le parti formellement rouge qu’est le PCT ! Cela, au nom de « l’unité nationale », vrai fourre-tout comme l’est son antipode, « le tribalisme », sans que des militants du mouvement n’aient quelque chose à dire ! Démontrant ainsi que moins que les affichages et prétentions des leaders et des partis, la vraie et seule préoccupation reste, du début à la fin, la conquête du pouvoir, à tous prix et par tous les moyens. Aboutissant ainsi à ce qu’un observateur assidu de la vie politique congolaise et écrivain, Calixte Baniafouna, a appelé, pudiquement, « Les déboires de l’apprentissage » (L’Harmattan, 1995)

Et, l’un de ces déboires s’illustrera au cours d’une des marches de l’opposition où trois personnes sont tuées et que la situation, déjà électrique, s’aggravera d’un cran, et embrasera les quartiers parce que, pour l’opposition, nul doute, c’est encore le prolongement de la dictature, des « crimes de Lissouba ». Ce sera le prétexte aussi bien de la « chasse à l’homme » à caractère ethnique dans les quartiers, causant des centaines d’exécutions physiques et autres humiliations dans les quartiers, et de nouveaux regroupements, de nouvelles configurations de quartiers à caractère ethnique. La situation se calmera, sera suspendue suite à un arbitrage du chef d’État major de l’armée, qui accouchera d’un nouveau gouvernement de fait, dit des « 60/40 », évidemment anti-constitutionnel, à domination de l’opposition. Ce gouvernement fonctionnera néanmoins avec un nouveau Premier ministre choisi par le président, n’appartenant formellement à aucune des familles politiques, mais qui est un ancien membre de son gouvernement du milieu des années 60. Et il durera en gros six mois, jusqu’à l’organisation des élections législatives anticipées, dont l’issue s’avérera encore plus meurtrière : la mouvance présidentielle attendait, en vain, la publication des résultats des élections qu’elle se targue d’avoir gagné au vu des collectes et de la centralisation des suffrages recensés par les représentants des partis, affichés dans les différentes circonscriptions et même publiés déjà dans certains journaux ; le président de la Commission électorale, lui, un représentant de l’opposition, estime qu’ils ne sont pas fiables, et qu’il faut recompter, re-recompter et revérifier, allant jusqu’à dépasser une durée d’attente largement supérieure à celle des législatives inaugurales, jusqu’à susciter encore un rappel du chef d’État major, pour que les résultats soient publiés ! En vain, et c’est ainsi que le Ministre de l’Intérieur, qui n’est formellement pas l’autorité habilitée, les publiera, en fait officialisera les résultats que certains journaux de la place avaient déjà annoncé et, alors, Brazzaville va brûler. L’opposition qui considère que le ministre n’avait pas qualité pour publier les résultats demande leur annulation, y compris par voie contentieuse, sans s’épargner non plus une désobéissance civile, la troisième depuis depuis l’inauguration de la démocratie, dont deux sous le régime élu. De fait, ce fut carrément une insurrection armée, tandis que le pouvoir lui recourra à l’état de siège, cet été 1993, avec pour point d’orgue de la crise l’enlèvement par des membres de l’opposition de certaines personnalités de la mouvance présidentielle et, en réaction, l’entrée en action de l’armée, qui venait entre-temps de changer de chef d’État major, avec des blindés et autres engins lourds, dans les quartiers sous contrôle de l’opposition et restés no man’s land pendant toute la période d’attente de l’organisation des législatives anticipées (notre réflexion: « La désobéissance civile, super garantie de la démocratie?« , in journal congolais Le temps, numéro 053, du 2 octobre 1996, en ligne). Ce sera évidemment la recrudescence de la violence, un pas de plus dans ce qu’on appellera la deuxième guerre civile de l’ère démocratique dont il faudra attendre en gros un an, avec la mise sur pied d’un Collège arbitral international, qui viendra confirmer la victoire de la mouvance présidentielle dès le premier tour. Un deuxième tour restera latent pour certains candidats en ballottage, et un processus de paix sera initié par le gouvernement sous la houlette de l’Unesco, qui aboutira à un « Pacte de paix », vers la fin de l’année 1994. L’accalmie se poursuivra, s’approfondira même, avec le rapprochement des anciens belligérants.

Tout de même, le pouvoir sort amoindri et très accablé par cette épreuve : d’abord, presque une année de paralysie puisque investi fin août 92, c’est vers la fin juillet 93 qu’il commençait à s’imposer pour gouverner, avec un nouveau Premier ministre, militaire et ancien président de la République, à la réputation d’autoritaire, mais des résistances demeuraient encore. Ensuite, un bilan humain estimé entre deux et trois mille morts. Enfin, pour la base socio-culturelle du pouvoir, soit de dizaines de milliers de personnes, qui avaient depuis toujours vécu dans les quartiers sous contrôle de l’opposition, et qui ont tout perdu, qui ont été profondément humiliés et ont perdu de nombreux proches, le pouvoir n’a pas été prompt à les protéger, les intimant en permanence à ne pas répliquer aux provocations ou violences diverses considérées comme une stratégie de l’opposition pour que le pays bascule dans une guerre civile et que le pouvoir ne se perde. Tandis que pour les partisans de l’opposition et habitants desdits quartiers, par l’action musclée du pouvoir, blindés à l’appui cet été 93, pour enfin oser reconquérir le territoire devenu arène de guerre, sous le contrôle administratif et militaire de l’opposition, le pouvoir a « bombardé dans les quartiers civils ». La France n’est pas en reste dans l’accablement. Rendant visite au président de la République, en 1994, l’ancien ministre et très proche du président Mitterrand, Michel Charasse, déclarera à sa sortie de l’audience que : « Je suis venu dire au président qu’il faut assurer l’autorité de l’État, et qu’il n’y a ni État, ni démocratie sans autorité ». Le ministre délégué à la Coopération d’alors, Michel Roussin, sera plus virulent : « Il faut que le président Lissouba nous démontre sa capacité à diriger un État »

Cette longue série des violences, et l’instabilité nées à peine quelques semaines après l’investiture du nouveau président et un mois en gros après la formation du premier gouvernement, s’explique surtout par la géographie ou sociologie politique du pays. Le victorieux de la présidentielle de 1992 a un électorat essentiellement provincial, tandis que Brazzaville est dominée par l’électorat de son challenger. Mais elle a été différemment interprétée. Pour l’opposition principalement, le président Lissouba avait perdu sa légitimité. En moins de deux mois, et sans avoir adopté une seule loi! Un universitaire, député du MCCDI, chevronné pour rechercher une explication tenable, avancera le jour de l’adoption de la motion de censure que « le président avait procédé à certaines nominations par fax« ! C’est-à-dire, au plus, une contestation qui relève de l’ordinaire recours pour excès de pouvoir, auprès du juge administratif, mais qui ici, a enclenché l’arme suprême en démocratie qu’est la motion de censure!

Loin cependant de constituer une résilience pour la classe politique, elle ne fut, en fait, qu’une trêve puisque, à quelques mois de la fin du mandat, très instable, de l’ère démocratique, éclatera une nouvelle crise, sans précédent : un indiscutable coup d’État déguisé en agression du candidat et ex-président de la République. Pourtant déclassé dès le premier tour de la seule présidentielle disputée du pays en 1992, parce que arrivé en troisième position, il est classé par une certaine presse comme étant le principal opposant, alors que le challenger de Pascal Lissouba en 1992, Bernard Kolélas, était clairement dans la course! Ce sera, non pour participer au jeu démocratique, mais pour le démolir. Et pour cause, ledit jeu, bien qu’universel désormais, ne lui est pas favorable, de la même façon qu’il n’est pas favorable aux intérêts de ‘Case de Gaulle’

…À LA DÉMOLITION DU JEU LUI-MÊME, AVEC LE SOUTIEN DE CASE DE GAULLE: QUAND L’EX-AMBASSADEUR, RAYMOND CÉSAIRE CULBUTE L’HISTOIRE RÉCENTE!

https://blogs.mediapart.fr/felix-bankounda-mpele/blog/230517/case-de-gaulle-quand-lex-ambassadeur-raymond-cesaire-culbute-lhistoire-recente

L’erreur de certains observateurs ou analystes de la vie politique congolaise, et principalement de la débâcle humaine et démocratique de l’été 1997 au Congo, c’est d’aborder celle-ci en dehors de l’emprise de l’ancienne puissance coloniale. Heureusement, la grande majorité a fini par le comprendre et, pour ceux qui en douteraient, ou auraient cru à une victoire des forces de Sassou Nguesso sur celles du pouvoir établi issu de l’élection présidentielle de 1992, l’incroyable sortie de l’ancien ambassadeur de France au Congo durant les événements, en mai 2017, sous la forme d’un article, ou plutôt d’un récit intitulé « Six mois de crise au Congo Brazzaville: juin-décembre 1997« , que nous avions alors analysé, sous les coordonnées ci-dessus, et consultable en ligne, convainc ceux qui seraient encore réticents. En plus, il y a eu depuis, plusieurs écrits, cités dans cette réflexion, qui vont dans le même sens. Ainsi, peut-on résumer, avec les termes du président Lissouba lui-même, au lendemain immédiat de son exil que : « Le sang qui coule au Congo a la couleur du pétrole, de l’invasion angolaise , des complicités internationales » (Le Figaro, 29 octobre 1997).

Bien évidemment, pour justifier le coup d’État, et donc pour décrédibiliser le régime issu des urnes et, par delà, le système démocratique lui-même en rodage, tous les clichés locaux ont été utilisés, et qui relèvent de la prévalence et la mise en scène des catégories féodales.

LE RECOURS AUX CLICHÉS FÉODAUX DE DISQUALIFICATION DU RÉGIME

Tribalisme, corruption et enrichissement sans précédent, incompétence, piètre président, violence, etc, tels sont souvent les critiques régulières qui ont longtemps faites et qui persistent, mais qui tiennent peu apparemment à la simple observation, en même temps qu’elles démontrent auprès de leurs auteurs, inconsciemment ou pas, la projection sur autrui de leurs propres fantasmes. Le tribalisme principalement, est l’un de ces ‘démons’ ou quiproquos, que, par une réplique cinglante, chiffres à l’appui, l’ancien ministre de la Justice du pouvoir renversé, Ouabari Mariotti, s’est attelé à déconstruire, et que nous citons in extenso:

  —  » Il est temps de tordre le cou à certaines idées reçues, trop facilement véhiculées par les hommes de Sassou pour justifier leurs pratiques tribalistes d’aujourdhui. Malheureusement, beaucoup de Congolais sont tombés dans le panneau. Je veux parler du pseudo-tribalisme qui aurait caractérisé ce Monsieur.
Très peu de gens le savent. Je me dois de rappeler que Pascal Lissouba est d’ethnie Nzebi originaire de Tsinguidi, dans le Niari forêstier.
*-Entre 1992 et 1997, Lissouba a eu deux directeurs de cabinet, aucun d’eux n’était de sa région.
*-Lissouba a nommé 05 premiers ministres, aucun de sa région.
*-Lissouba a nommé plusieurs ministres d’État, aucun de sa région.
*-Lissouba a nommé plusieurs dizaines de ministres, un seul fut de son ethnie et il était secrétaire d’État, donc sous ministre.
*-Lissouba a nommé plusieurs ambassadeurs, un seul de son ethnie, celui du Gabon, (réclamé d’ailleurs, par les Nzebi majoritaires au Gabon – USA)
*-Aucun DG, aucun PCA de son ethnie dans les administrations publiques sous son règne.
*-Lissouba a promu au grade de Général, 10 personnes, une personne par région. Aucun de ces généraux n’est de son ethnie.
*-Aucun commandant de zone, ni chef de corps militaire de son ethnie sous son règne.
*-Son seul parent en position de pouvoir était sa fille Mireille Lissouba qui officiait en qualité de conseillère diplomatique du Président.
Je vous laisse le soin de faire le même exercice avec Sassou qui est d’ethnie Mbosi. Comptez le nombre de postes dévolus aux gens de cette ethnie dans notre petite administration.
Une fois que j’ai dit ça, il est alors simple de comprendre pourquoi les gens du PCT tiennent absolument à donner une image fausse et contraire de Lissouba. Mais les faits sont là et ils sont têtus.
Que ceux qui traitent Lissouba de « Plus grand tribaliste du Congo », viennent nous dire le contraire, avec des faits et non pas de simples élucubrations d’esprit ou récitations propagandistes ».

Mais, sans doute que dans l’entendement congolais, et en raison d’une focalisation particulière faite à ce que l’on a alors appelé « La Bande des quatre » ou « Bande des quatre + une » sous ce régime, et qui ne sont ni de son ethnie ni de sa région, mais d’une région voisine, faut-il élargir et ne pas se limiter au sens strict habituel. Et alors, une anecdote au cours d’un voyage du président Lissouba dans le district d’origine de ladite bande rend bien compte du quiproquo et de la méprise. Alors qu’il y séjournait quelques heures pour rendre hommage à un ancien de la guerre d’Indochine, ancien membre de la garde de l’ancien président Youlou décédé, il est apostrophé par des notables de la collectivité qui se plaignent du fait qu’ils ont voté « presque à cent pour cent » pour lui et qu’ils n’ont même pas un seul membre du gouvernement ! Estomaqué, le président leur répondra qu’il est au contraire acculé par d’autres qui ne cessent de lui reprocher « la sur-représentation des gens de Mouyondzi« . Surprise inversée auprès des notables qui lui rétorquent « Et qui sont ces représentants de Mouyondzi ! ». Quand alors le président leur cite les noms de « La bande des quatre », les notables en chœur lui répondent « Ah non président ce n’est pas droit! Il ne faut pas confondre vos amis ou compagnons de toujours avec Mouyondzi. Quand vous voudriez que Mouyondzi aussi soit dans le gouvernement, il faudra nous consulter« !

Cela en dit long sur les représentations et les méprises , sur les clichés qui entourent le phénomène, mais dont la particularité objective est surtout de démontrer qu’au Congo, les vrais tribalistes sont peut-être moins ceux qui sont dénoncés que ceux qui dénoncent, ceux-là qui, depuis toujours et trop facilement, ont fait de la tribu ou de l’ethnie, le critère essentiel sinon exclusif de lecture du politique. Avec pour conséquence grave, le procès prématuré et gratuit de tout régime politique et, qu’alors, on est loin d’être sorti du tunnel, sinon qu’on en sortira tout simplement jamais. Qu’en tout état de cause tout de même, à cet égard, légiférer et ériger une institution, comme le recommandait la Charte des droits et libertés élaboré à la Conférence nationale de 1991, s’impose.

Au plan économique, alors que le constat de la faillite de l’État sous Sassou Nguesso (1979-1991) est fait par la Conférence, avec un endettement parmi les plus élevés au monde par tête d’habitants, de telle sorte que dès le lendemain de son installation comme puissant Premier ministre de la transition, André MILONGO ne peut payer le premier mois de salaire des fonctionnaires. Il terminera ladite transition de quatorze mois de fait (douze mois formellement) avec trois mois d’impayés.

Toute la question pour le pouvoir issu des urnes qui, a priori, considérait qu’il disposait d’un peu plus de temps que le Premier ministre de transition, était de savoir quelle devrait être la stratégie la plus idoine, la plus rationnelle pour remettre l’économie sur pieds, pour la réanimer. C’est, ainsi, la Stabilisation puis la Relance qui sont retenues et, si tout à fait naturellement, le pouvoir se heurte a de sérieuses difficultés de trésorerie dans les premiers mois, surtout avec les graves problèmes socio-politiques pendant les onze premiers mois, on pouvait constater qu’à la fin de l’année 1994, un effort de rationalisation semblait avoir été fait, puisque le gouvernement pouvait espérer, début 1995, assurer les dépenses de fonctionnement de l’État sur la base des recettes fiscales et douanières essentiellement. Une performance notable pour un État qui, jusque-là et sous Sassou-Nguesso depuis plusieurs années, dépendait des recettes pétrolières pour tout, et était ainsi sous l’emprise absolu de la compagnie Elf. Elf auprès de qui d’ailleurs, après un chantage financier et politique délibéré, le pouvoir réussira tout de même à négocier le sans précédent « contrat de partage de production » dont, si l’essentiel des revenus pour l’immédiat consistait à rembourser le lourd endettement du régime antérieur, réservait, de façon indubitable, de belles perspectives d’investissements enfin, sur revenus propres et non sur endettement. La voie était enfin ouverte pour un premier accord avec le FMI, et des éclaircies économiques que le directeur de l’institution en personne, Michel Candessus alors, viendra saluer et féliciter, pour « de grands efforts de rationalisation accomplis… » et sur lesquels il fallait continuer.

Par rapport au fonctionnement sous l’ancien et actuel régime de Sassou Nguesso, la dichotomie est manifeste : le choix du pouvoir issu des urnes, inspiré certainement des lourdes contraintes économiques au moment de l’accession au pouvoir, de l’expérience sous le seul régime de l’histoire économique du pays entre 1963 et 1968 (sous Massamba Débat) où l’économie a été relativement florissante et où il (Lissouba) a été Premier ministre, mais surtout de bon sens, est en quelque sorte, sans totalement s’y confondre dans un monde de l’État-entrepreneur, celui qui se résume dans la formule suivante du juriste et professeur Gaston Jèze : « La bonne ménagère est celle qui ne peut dépenser plus qu’elle n’a dans son sac ». C’est très contraignant mais ça porte. Surtout, cette philosophie n’est pas très porteuse politiquement, puisque ne permettant pas des dépenses démagogiques ou des réalisations spectacles, comme nombreuses des infrastructures réalisées aussi bien entre 1982 et 1985 sous Sassou, mais aussi après son retour par la loi des armes, et dont on finit par apprendre par la suite que, très surfacturées en plus, elles ont dressé la corde au cou du pays, ont appauvri la majorité de la population en la plongeant dans une misère indescriptible et, plus grave, elles ont brisé tout espoir de s’en sortir, dans l’immédiat et l’avenir, en raison d’un endettement excessif. Le choix est clair : d’une part une stratégie d’homme d’État visant fondamentalement à asseoir des comportements rationnels et un avenir mieux garanti et, de l’autre, la confirmation du profil et de la stratégie économique d’un homme politique, singulièrement incompétent, pour éblouir et manipuler.

Il appartiendra aux Congolais, froidement et rationnellement, dans l’avenir, de faire la part des choses. Pendant son mandat tumultueux, Pascal Lissouba n’a pas réussi à ramener sur les rails les comportements financiers des élites. Cela donne une idée des pesanteurs socio-culturelles et politiques. Il a cependant esquissé, avec courage et risques, une idée, une ligne, une démarche  sur  ce que devrait être l’État et son fonctionnement, sur ce qui ne devrait pas être négociable, même au prix de son pouvoir, au prix de sa vie. En cela, c’est un grand patriote, un homme avec le sens de l’État, et un visionnaire. Son capital philosophique sur l’État, sur les relations franco-africaines, sur le panafricanisme, restent à revisiter et à interpréter et, nul doute que la postérité africaine, en apprenant à le connaître, l’intégrera dans la catégorie de ceux qui ont souhaité et travaillé pour une autre et meilleure Afrique. Pour le reste, les Congolais devront se demander comment a-t-on pu faire manquer au Congo, beau et riche, aux Congolaises et Congolais amoureux de leur pays, les meilleurs et plus grands rendez-vous économiques de leur vie…

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1.Antoine Évoundou, universitaire, affirme imperturbablement que « depuis 2011, il y a une transparence totale au niveau des bureaux de vote »  (Jeune Afrique.com, 16 juillet 2017) ! Autrement dit, avant 2011, soit au moins deux élections présidentielles (2002 et 2009) et deux élections législatives (2002 et 2007), cette transparence n’existait pas ! Ce que soutient au demeurant Placide Moudoudou, ancien doyen de la faculté de droit de Brazzaville, président de la Commission constitutionnelle de 2015, pour maintenir au pouvoir Sassou-Nguesso arrivé au terme de ses deux mandats, qui écrit la même année 2011 que « Les autorités congolaises brillent par l’organisation d’élections truquées dont les résultats sont quasiment connus d’avance…il en a été ainsi pour les présidentielles de 2002 et 2009, et pour les législatives de 1993 (!), 2002 et 2007 (in RJPEF, numéro 2, 2011)

2- « Pascal Lissouba ne peut que redevenir un simple président un simple candidat et non plus candidat présidentiel, comme cela les chances seront égales pour tous » (La Croix, 16 juin 1997. En clair, il reconnaît et affirme que les élections qu’il organise depuis sont inégales .

 

 Felix BANKOUNDA MPELE

 

 

 

 

 

 

 

 

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